Pepe Beunza fut en Espagne le premier objecteur de conscience politique au service militaire en 1971, sous la dictature de Franco. Il n’a cessé depuis de lutter en ce sens. Un ouvrage de Pedro Oliver Olmo relate en espagnol son combat et ses expériences de prisonnier politique de 1971 à 1974.
En attendant la publication de sa traduction en français, à venir au cours de l’année 2008, nous vous proposons de larges extraits d’un entretien avec Pepe réalisé en juillet 2006 à Barcelone. Il permet de revenir sur le combat des insoumis espagnols et les luttes non violentes actuelles en Espagne.
Pepe Beunza, l’objection de conscience et l’insoumission en Espagne furent l’expression d’une philosophie non violente et antimilitariste, mais quelle a été également la part de l’antifranquisme, d’une part, et de l’autonomisme antiespagnol (en Catalogne, au Pays basque, etc.), d’autre part ?
Nous pouvons dire qu’en Catalogne et au Pays basque l’armée était une armée franquiste d’invasion. Et à la non-violence s’est jointe la lutte contre l’envahisseur. C’était donc plus large, en effet. La lutte antifranquiste animait également notre lutte non violente, mais nous avons ouvert un autre chemin, à une époque où les antifranquistes recommandaient d’aller faire le service militaire pour s’entraîner à la lutte armée. Il y avait le mythe de Che Guevara.Nous autres, c’est influencés par les non-violents français que nous avons vu le chemin que nous devions prendre. C’est là la différence. La gauche antifranquiste nous respectait et nous critiquait à la fois, car elle n’était pas d’accord avec notre forme de lutte. Elle était militariste, nous étions non violents.
Quand arriva l’insoumission, il y eut une plus forte convergence entre les luttes de la gauche. Mais, avant cela, le climat était à la critique. En prison, j’avais néanmoins de bonnes relations avec les autres prisonniers politiques, nous discutions beaucoup, j’ai beaucoup appris, c’était merveilleux. Ce contexte empêchait de s’enfermer dans uneattitude dogmatique. J’ai côtoyé des gens d’une grande valeur humaine, avec une capacité de lutte extraordinaire.
En prison je me suis beaucoup formé.
C’était l’une des premières fois qu’apparaissait sur la scène politique espagnole le thème de la non-violence, la référence à cette nouvelle manière de lutter ?
À cette époque, il y avait également la lutte de Lluis Xirinacs en Catalogne [1], celle de Gonzalo Arias à Madrid [2].
Nous étions tous coordonnés, nous nous connaissions. C’est un mouvement qui en était à son commencement.
Nous avons sous les yeux un article de presse paru dans la Vanguardia le 12 mai 2002. Il a une grande importance pour toi. Pourquoi ?
Cet article date du jour où le Parlement a voté la suppression du délit d’insoumission. Parce que se terminait le service obligatoire. C’est très important, car cela mit fin à trente et une années de lutte : de 1971 à 2002. Il est écrit dans l’article que « tous les groupes politiques en ont profité pour rendre hommage aux premiers objecteurs et insoumis, parmi lesquels le premier, le Valencien établi en Catalogne, Pepe Beunza ». Entre 1971 et ce jour-là, il y a eu un retournement spectaculaire : de mon entrée en désobéissance civile, alors que j’étais inconnu et méprisé par le pouvoir, à un hommage rendu, au Parlement espagnol, par tous les groupes politiques réunis !
Trente et une années de lutte : plus de mille ans de prison, plus d’un million d’objecteurs ! C’est spectaculaire. Mais ce jour-là je n’étais pas content, car il y avait encore cinq insoumis en prison. Ces cinq insoumis en sortirent le 24 mai. Il s’est donc écoulé douze jours avant que nous puissions vraiment apprécier cette victoire, car il n’y avait plus personne en prison pour insoumission. Cela faisait trente ans qu’il y avait eu en continu des gens en prison pour délit d’objection ou d’insoumission. Il s’est trouvé qu’à ce moment-là eurent lieu les grandes manifestations contre la guerre en Irak. Nous n’avons pas eu le temps de célébrer cette victoire, ou, plutôt, la lutte fut notre célébration.
Peux-tu nous éclairer sur ce que fut la lutte des objecteurs et des insoumis entre la fin de ce récit, ta sortie du bataillon disciplinaire au Sahara en 1974, et la fin du service obligatoire en 2002 ?
Quand je suis sorti de prison, il a fallu réorganiser la lutte car les gens étaient fatigués par trois années de combats très durs, avec une augmentation très faible du nombre d’objecteurs. Il n’y en avait que cinq. Ainsi, quand je suis sorti de prison, nous avons organisé une nouvelle campagne. J’ai fait beaucoup d’interventions publiques et nous avons lancé une campagne de volontariat en disant au gouvernement que, s’il reconnaissait le droit à l’objection de conscience, nous étions disposés à faire un service civil. Nous savions que le gouvernement n’allait pas accepter. Mais nous étions prêts à mener cette action au-delà de ce refus. Je donnais des conférences dans lesquelles je déclarais : « Qui est prêt à signer cet engagement qui dit : ’’Si le gouvernement accepte le droit à l’objection, je suis prêt à faire un service civil’’ ? » Nous avons recueilli 800 signatures. Je disais alors : « Nous savons que le gouvernement ne va pas accepter, mais nous cherchons des gens qui sont prêts à mettre en oeuvre concrètement un service civil. » Nous avons trouvé cinq personnes qui étaient disposées à mener à bien une objection de conscience collective. L’une d’entre elles était Marti Olivella [3].
Quand le gouvernement a refusé, nous avons entamé un service civil dans le quartier de Can Serra, à L’Hospitalet, à Barcelone. La tactique de l’action non violente était de mettre en pratique ce qu’on demande au gouvernement pour montrer que ce que nous réclamions n’était pas quelque chose de bizarre ou d’impossible. Nous avons donc construit une garderie, un local pour les personnes âgées, nous avons commencé à donner des cours d’alphabétisation pour adultes. Nous avons passé six mois ainsi, les gens ne savaient pas que nous étions des objecteurs, ils savaient juste que nous étions des jeunes qui venaient aider. Puis nous avons lancé la campagne de soutien, et ils rendirent public le fait qu’ils étaient objecteurs de conscience. Au bout d’un moment, la police les emprisonna, mais tout cela nous avait permis de propager nos idées. Cela faisait trois mois que Franco était mort, il commençait à y avoir des objecteurs en Andalousie, au Pays basque, à Valence, etc.
Quand commença l’objection collective, beaucoup furent emprisonnés, mais il y eut bientôt une première amnistie générale à la suite de la mort de Franco. Après cela, la lutte s’est étendue, et, quand arriva la transition et que revint un régime démocratique en 1978, il y eut ordre de ne plus emprisonner les objecteurs de conscience. Ces derniers durent signer un papier afin que leur cas soit traité quand viendrait la loi sur l’objection de conscience. A partir de ce moment-là, il y a eu 4 000 objecteurs, et ils n’ont pas été inquiétés, car ils relevaient de la loi imminente sur l’objection. En 1982, les socialistes arrivèrent au gouvernement et firent voter une loi sur l’objection de conscience. Mais une loi rédigée en pensant aux militaires et non aux objecteurs. C’était une loi très dure, parce qu’elle considérait l’objection comme un châtiment ; on devait y passer le double du temps passé au service militaire, il y avait une hiérarchie, beaucoup de discipline, et beaucoup d’objecteurs refusèrent cette loi. C’est là que commença l’insoumission. Certains refusèrent donc la loi et se mirent à lui faire objection. D’autres l’acceptèrent. Tentant de résoudre le problème, le gouvernement amnistia tous les anciens objecteurs.
D’un côté, il y avait donc ceux qui faisaient le service militaire, d’un autre côté, il y avait ceux qui faisaient l’objection, le service civil, les prestations sociales substitutives qui duraient le double du temps, et en parallèle apparurent les insoumis. L’insoumission, petit à petit, prit beaucoup d’ampleur. Les insoumis passaient en conseil de guerre et n’avaient pas peur. (La cour martiale, les conseils de guerre, sont faits pour effrayer. Mais s’ils ne font pas peur, alors ils font rire.) Les militaires dirent que le cas des insoumis ne les concernait pas, qu’il relevait des lois civiles. Et ils renvoyèrent les procès aux tribunaux civils.
L’insoumission se développa de telle manière que, en 1993, 300 insoumis étaient en prison. Même s’il y avait de nombreux débats entre insoumis et objecteurs, les deux groupes s’entraidaient mutuellement, les objecteurs donnaient une base sociale aux insoumis qui étaient en prison. Ce fut un temps de lutte très dur, mais très beau. L’extrême gauche, les jeunesses trotskistes, les jeunes radicaux basques rejoignirent aussi les insoumis et acceptèrent le principe de la non-violence pour la lutte pour l’insoumission.
Le gouvernement ne voulait pas condamner trop lourdement les insoumis, les procès s’accumulaient (le système judiciaire en Espagne fonctionne mal, lentement). Cela entraînait un très grand [retard] ; cela a beaucoup nui à l’image de la justice. Celle-ci condamnait des jeunes qui faisaient montre d’une valeur humaine extraordinaire. Il y avait par ailleurs tout un processus d’auto-inculpation. C’est-à-dire que, quand il y avait un insoumis, il y avait plusieurs personnalités qui manifestaient publiquement leur accord et reconnaissaient l’avoir encouragé. Mais, malgré cela, les insoumis subissaient une grande pression : en tout, ils durent accomplir plus de mille ans de prison.
À quel niveau pouvaient s’élever leurs peines ?
Jusqu’à deux ans de prison. Il y avait de tout. Ici en Catalogne, les juges étaient très ouverts, ils les condamnaient à un an de prison avec sursis, les insoumis n’avaient donc pas à accomplir effectivement leur peine s’ils n’avaient pas d’antécédents. Mais en Navarre ainsi qu’à Bilbao, les juges étaient plus durs, et les insoumis subissaient une pression plus forte. En Navarre, presque toutes les semaines, il y avait une manifestation depuis le centre-ville jusqu’à la prison, et de grandes mobilisations, du fait que de nombreux jeunes de Navarre étaient insoumis et emprisonnés.
Cela posait problème aux juges : ils firent une loi qui condamnait les insoumis non plus à la prison mais à la mort civile. Ceux-ci ne pouvaient plus travailler pour l’État, ni recevoir de bourse, et c’était terrible. Les insoumis changèrent de tactique : ils allaient à l’appel des conscrits, restaient quelques jours puis s’en allaient. Ils désertaient. Déserter les obligeait à passer en conseil de guerre avec de nouveau un procès militaire. C’était une attitude très courageuse. J’ai été témoin, lors de procès, à plusieurs conseils de guerre pour soutenir des insoumis, pour expliquer la qualité éthique des insoumis. C’était merveilleux.
Durant ces décennies de lutte qui ont suivi ta libération, tu t’es beaucoup engagé dans ces combats...
Oui, à travers l’auto-inculpation, les conférences, les manifestations, les visites en prison, la présence aux procès, dans les médias, à la radio, à la télévision, défendant toujours les insoumis et la lutte pour l’objection de conscience. Cette petite notoriété qui était la mienne, je l’utilisais pour soutenir les insoumis. Les partis politiques ne s’engageaient pas à les défendre, à part le parti communiste et les anarchistes. En effet, ni le parti socialiste ni les grands partis majoritaires ne les ont épaulés, seulement quelques personnes déterminées à l’intérieur de ces partis.
Je me souviens d’un conseil de guerre qui fut magnifique, car à la fin le président du tribunal doit demander au prévenu s’il veut dire quelque chose. Les insoumis en profitaient pour donner les raisons qui les faisaient refuser. Ils pouvaient le payer très cher, de deux ans de prison, mais la fierté d’être des hommes libres était plus forte. Pour que personne ne puisse venir les soutenir en conseil de guerre, les militaires remplissaient la salle de soldats. Ils laissaient juste les deux premiers rangs de libres. Et donc cet insoumis au conseil de guerre où je me trouvais savait que les jeunes derrière lui étaient des militaires et il leur cria : « Et vous, soyez des hommes, désertez ! » Il appelait à la rébellion ! Les soldats effrayés, nous autres applaudissant, le juge criant : « Dehors ! », ce fut l’un des spectacles les plus merveilleux que j’aie vécus ! Il a écopé de deux ans, quatre mois et un jour, mais je crois que cela en valait la peine, non ? La majorité des insoumis sont contents d’avoir participé à cette lutte, qui fut spectaculaire.
Il fut finalement prévu que le service militaire se terminerait en 2002, mais les autorités avaient peur que, durant les derniers temps, il n’y ait personne. Car l’objection de conscience et l’insoumission augmentaient d’une manière spectaculaire : 50 % des appelés étaient insoumis ou objecteurs. Cela était très dur pour les militaires car ils perdaient une base sociale. Ils avaient peur que plus personne ne se présente pour faire le service militaire - ce qui est le rêve de tout pacifiste - et, pour cela, ils avancèrent la fin du service obligatoire. Ce fut une grande victoire. À l’heure actuelle, plus personne ne veut aller à l’armée. Ils sont obligés de baisser le niveau d’exigence intellectuelle car personne ne veut y aller. Même payé ! C’est extraordinaire.
Quand le combat pour l’insoumission s’est terminé, la guerre en Irak a commencé, et ainsi la lutte ne s’est pas arrêtée.
Aujourd’hui, alors que le service obligatoire a disparu, y a-t-il encore des motifs de se mobiliser sur le thème du militarisme ?
Le thème de l’objection et de l’insoumission n’est peut-être plus d’actualité, mais les budgets militaires continuent de nuire. Les politiques bellicistes de nos gouvernements ainsi que les budgets de nos armées, qui sont trop élevés, nécessitent une forte mobilisation. C’est une réalité qu’il faut dénoncer et un danger pour tous ; c’est pourquoi je pense que la lutte est aussi importante qu’avant, sinon plus. Quand tu parles des armes nucléaires avec des scientifiques, ils te disent qu’il y a plus de danger actuellement avec le nucléaire que durant la guerre froide. À cause de l’absence de contrôle. Les gens sont un peu endormis sur ces thèmes, il faut les réveiller car en réalité il y a beaucoup à faire.
La mobilisation contre le service militaire et obligatoire s’est donc transformée en opposition à la guerre, en recherche d’alternatives au militarisme et en promotion d’une culture de paix...
Oui, ici en Catalogne il y a plusieurs organisations privées et publiques qui travaillent pour la culture de paix, pour l’éducation à la paix, contre le militarisme. La lutte contre la guerre en Irak a été très importante, elle a donné lieu à de fortes mobilisations. Il y a eu également des mobilisations contre les navires de guerre français et américains. Il faut mentionner aussi les luttes écologiques pour la défense du territoire, contre la déforestation, contre la pollution, contre la construction abusive de bâtiments, etc. Ce sont des luttes qui s’entremêlent.
Justement, pour toi, il y a un lien fort entre écologie et non-violence ?
Oui, à l’origine de mon idéologie et de mon évolution vers la non-violence, il y a eu la communauté de l’Arche. À l’Arche se mêlaient la préoccupation écologique, l’objection de conscience, la non-violence, la musique, la fête, etc. Cela me paraissait être une synthèse merveilleuse. J’ai fait des études d’ingénieur agricole - qui est devenu ma profession - afin de défendre l’agriculture écologique. La lutte pour la vie, pour la biodiversité, pour la terre : c’est une planète privilégiée que nous avons et nous devons l’améliorer et la sauvegarder. La lutte écologique s’impose comme une nécessité claire si tu veux une planète vivable, saine, pacifique, juste. Je crois que, sur cette planète, il y a suffisamment de tout pour tous, si certains ne s’accaparent et n’accumulent pas tout. Pour vivre sainement et dignement, la qualité prime sur la quantité.
Peux-tu en dire plus sur les actions actuelles contre le militarisme et pour la paix ?
Il y a de nombreux chantiers, et parmi eux la reconversion des structures militaires en structures civiles. Nous avons des forts militaires, qui ont été des casernes, des centres de détention, de torture, et nous croyons que désormais ces centres peuvent être reconvertis pour servir à promouvoir la culture de paix. Il y a donc des campagnes pour que les forts militaires se transforment en musées pour la culture de paix, en centres d’études pour la paix. Nous luttons en particulier pour les forts de Figueres et de Montjüic. Nous organisons des marches pour faire connaître ce projet que nous revendiquons, nous voulons que ces forts, qui ont depuis toujours été des forts de guerre, aient désormais une utilité pour la paix.
Nous disons qu’aucune armée ne peut défendre un pays contre des armes atomiques, bactériologiques, chimiques, et que tout cet argent que nous mettons dans l’armée constitue un gâchis social. Nous avons de nombreux problèmes sociaux, et nous voulons que la culture de paix avance pour transformer les budgets militaires en budgets sociaux. L’objection fiscale, l’éducation à la paix sont des ressources pour faire avancer les choses dans ce sens.
Les campagnes militaires se déroulent également dans les écoles. L’armée vient faire sa propagande pour recruter des jeunes dans l’armée de métier. Face à cela, nous organisons ce que l’on appelle des campagnes d’« objection scolaire ». Nous allons rencontrer le conseil scolaire qui regroupe les enseignants, le personnel de l’établissement, les élèves et les parents, et nous lui présentons nos arguments et lui proposons de se déclarer « établissement objecteur ». Il refuse alors d’accueillir cette propagande militaire en son sein. La démarche peut également être accomplie auprès de mairies. Certaines écoles et mairies ont adopté cette forme d’objection.
Il semble que les gouvernements autonomes de certaines régions comme la Catalogne mènent des politiques intéressantes en faveur d’une sortie du militarisme... Des initiatives comme la reconversion de forts de guerre en forts de paix paraissent rencontrer un certain écho institutionnel...
Nous sommes loin de recevoir un soutien politique unanime. Seulement des gens de gauche. Mais, même avec eux, dans la pratique, il faut toujours lutter car sinon ils s’endormiraient. Au niveau politique il est vrai que nous avons plus d’aides et d’appuis, mais nous voulons que s’organise la réduction des investissements militaires. Ce doit être progressif : augmentation du budget pour la culture de paix, diminution du budget pour la culture de guerre, et ensuite préparation pour intervenir dans des conflits de manière pacifique. La Catalogne n’a pas d’armée, et c’est tant mieux, mais, ce que nous souhaitons, c’est qu’elle ait une armée pacifique, de non-violents, pour pouvoir intervenir à travers le monde. Et elle peut le faire. Nous allons voir si nous pouvons avancer dans ce sens. Mais pour le moment c’est très dur.
Es-tu en contact avec des objecteurs à travers le monde ?
Assez peu. Quand nous recevons des demandes, nous faisons ce que nous pouvons pour les soutenir. Nous avons déjà été en contact avec des objecteurs colombiens, sud-américains ou turcs. En particulier quand ils sont en prison.
Selon toi, Pepe, qu’est-ce qui, dans notre société, nécessite encore aujourd’hui d’être insoumis, de résister et de désobéir ?
Je crois qu’il existe toujours une forte mythification de la violence, à laquelle il est nécessaire de résister. Les gens qui veulent changer la société d’une manière radicale continuent de croire qu’avec la violence ils peuvent atteindre la justice. C’est un mythe qu’il faut changer, car, pour changer la société et atteindre la justice, la non-violence est l’arme la plus puissante. Et la violence a connu un échec continuel pour construire la justice. Ainsi, la non-violence est la ressource qui nous reste si nous voulons construire une société pacifique. C’est la tâche la plus importante que nous avons : la dé-justification de la violence. Ne nous mentons pas : en Europe, il y a encore deux millions de soldats. La mythification de la violence absolue se poursuit.
Je voudrais terminer cet entretien en remerciant les Français qui m’ont enseigné comment orienter la lutte d’une manière efficace. Je suis très reconnaissant à ceux qui luttèrent contre la guerre d’Algérie d’une manière pacifique et qui furent mes modèles [4].
En Espagne, je ne pouvais bénéficier de ces expériences car c’étaient des sujets méconnus. J’ai dû aller en France pour les découvrir, et c’est de là que j’ai sorti toute la force pour lutter. Je suis très reconnaissant à la communauté de l’Arche [5], à André Bernard [6], à Jean Van Lierde [7] pour qui j’avais beaucoup d’affection, à Marie Laffranque et à de nombreux autres Français qui manifestèrent pour ma liberté et reçurent des coups de la police espagnole. Ils ont cru en moi alors que je n’étais qu’un garçon qui disait : « Je vais faire ceci, je vais faire cela », et cela m’a donné une force incroyable et m’a permis de faire ce que j’ai fait. J’ai appris d’eux ce qu’était la lutte non violente, la force qu’elle donnait et le chemin que je devais suivre.
Barcelone, juillet 2007.
Propos recueillis et traduits de l’espagnol par Guillaume Gamblin.
Couverture du supplément au n° 25 de la revue Anarchisme et non-violence.
[1] Depuis 1963, Lluis Xirinacs menait une action radicale et non violente de « refus des directives émanant du régime illégal qui est celui de l’Étatfasciste espagnol », par la non-coopération. Dénonçant la torture, ce curé est muté par sa hiérarchie. En 1971, il mène une grève de la faim de vingt et un jours pour appeler les Catalans à « prendre leurs responsabilités historiques » et à cesser de soutenir, par leur passivité, le gouvernement central. Il ne se rend pas aux procès auxquels il est convoqué et est emprisonné en tant que participant à l’Assemblée de Catalogne. Il mène une grève de la faim qu’il n’arrête qu’au 41e jour lorsqu’il a l’assurance que ses 113 camarades de l’Assemblée de Catalogne seront libérés, puis purge une peine de trois ans de prison.
[2] Figure historique de la non-violence en Espagne, Gonzalo Arias est notamment arrêté lorsque, le premier, il descend dans la rue à Madrid vêtud’une pancarte réclamant les libertés démocratiques. L’idée est de revendiquer la liberté d’expression en commençant à l’exercer. Ce procédé perdurera en Espagne durant les années qui suivent, avec souvent de lourdes sanctions à la clé. Gonzalo Arias est par ailleurs l’auteur de nombreux ouvrages sur l’action non violente, dont l’Anti-coup d’État. Manuel pour une réponse non violente à un coup d’État. Voir sur ce sujet le site. Pour aller plus loin sur le mouvement non violent en Espagne sous le franquisme, lire l’article de Marie Laffranque « La non-violence en Espagne », paru dans la revue Alternatives non violentes, n° 5-6, juin 1974.
[3] Directeur de Nova, centre pour l’innovation sociale, qui anime entre autres aujourd’hui la lutte pour la reconversion des forts militaires catalansen forts pour la paix, des rencontres civilo-militaires pour la recherche d’alternatives aux solutions armées, ainsi qu’un réseau de résistance non violente au Moyen-Orient.
[4] Voir le livre Réfractaires à la guerre d’Algérie. 1959-1963, Erica Fraters, éd. Syllepse, 223 p., 18 Euros,
[5] Communauté de l’Arche, 38160 Saint-Antoine-l’Abbaye, 04 76 36 48 22,
[6] Ancien réfractaire à la guerre d’Algérie et l’un des animateurs du groupe et de la revue Anarchisme et non-violence.
[7] Figure de l’objection de conscience, de la désobéissance civile et de la lutte anticoloniale en Belgique. Voir son ouvrage Jean Van Lierde. Un insoumis, éd. Labor, 1998.