De la lumière au bout du tunnel ? Sal Macis
Article mis en ligne le 13 octobre 2006
dernière modification le 22 juin 2011

par ANV2
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Impressions subjectives du 24e Congrès de l’Internationale des Résistants à la Guerre (IRG), Allemagne, 2006

La tradition de l’Internationale des Résistants à la Guerre (IRG) est riche. Fondée en 1921, elle existe encore. Elle compte 80 groupes d’adhérents environ venant de 43 pays. Elle n’a pas de sections nationales ; des individus où des groupes qui signent la déclaration de l’IRG contre les origines de la guerre deviennent adhérents. Cette fois, le congrès de l’IRG a eu lieu du 24 au 27.7.2006 à Geseke-Ehringerfeld, près de la ville de Paderborn, en Allemagne. Normalement, le congrès a lieu tous les trois ans, pourtant cette fois c’était après quatre ans. Que ce congrès puisse se dérouler sans problème, c’est déjà un petit miracle grâce au travail volontaire de plusieurs militants dans des petits groupes préparatoires. Néanmoins, l’IRG souffre d’une baisse de militants au sein de ses groupes, ce qui a des conséquences au niveau financier, puisque l’IRG se finance par les cotisations de ses groupes adhérents.

Depuis sa naissance, l’IRG n’est pas seulement une organisation pacifiste revendiquant le droit de l’objection de conscience, mais aussi un espace pour des militants non-violents révolutionnaires ou des anarchistes non-violents de se rencontrer, d’échanger leurs expériences et de parler de leurs stratégies pour combattre le racisme, le patriarcat, les Etats et les guerres. Les débats sur les perspectives d’une révolution non-violente dans le congrès de l’IRG en 1972 à Sheffield, par exemple, en confrontation directe avec des militants propageant un concept de la révolution communiste et étatique, avaient éclairé l’imaginaire des anarchistes non-violents de Graswurzelrevolution dans la phase fondatrice de ce courant libertaire de langue allemande [1]

La relation entre les militants anarchistes non-violents et des pacifistes traditionnels a connu des métamorphoses perpétuelles dans les années récentes. De mon estimation subjective, dans ce congrès-là, il y avait environ un quart d’anarchistes non-violents/antimilitaristes en face de trois quarts de militants pacifistes, même s’il y a eu des militants de transition. Les débats n’étaient pas menés en confrontation - avec des exceptions. Par exemple : les différences entre les deux courants deviennent tout à coup visibles pendant une débat sur le dernier World Social Forum (WSF : Forum mondial et social) a Caracas/Venezuela : Pelao Cavallo, délégué du groupe chilien, Ni Casco Ni Uniforme, a critiqué ses camarades colombiens pour avoir participé au WSF. Les révolutionnaires de base en Amérique Latine ont participé pour leur majorité, selon Pelao, dans le Forum social alternatif et ont critiqué le militarisme du gouvernement de Chavez, tandis que le WSF a accueilli les touristes révolutionnaires naïfs de la gauche de l’Europe pour être utilisés comme une claque pour Chavez. Pourtant, selon Pelao, le gouvernement a aujourd’hui accordé à la classe militaire vénézuélienne une position centrale dans la société du Venezuela. Le droit de l’objection de conscience n’est pas permis. Un espace libre, une critique libre de ce militarisme n’est pas possible aujourd’hui au Venezuela, selon Pelao, et de telles tentatives sont combattues par tous les moyens. Ainsi, la critique du Forum social alternatif du militarisme du gouvernement Chavez était contrariée par le WSF et par le gouvernement vénézuélien tout de suite par la dénonciation d’être une critique „fasciste“ !

L’IRG et le mouvement altermondialiste

Au centre des débats de ce congrès il y avait la question de savoir si et comment l’IRG devait participer au mouvement altermondialiste. Sur ce sujet il y avait des discours de militants célèbres comme Jürgen Grässlin (du DFG/VK, organisation pacifiste allemande avec encore 4500 membres), de la féministe Maria Mies, du stratège suédois Stellan Vinthagen, de Simon Harak (de la War Resisters’ League, Etats-Unis) ou de Tobias Pflüger (antimilitariste chercheur et député européen, se disant redevable des mouvements de base). Leurs discours se sont concentrés sur la domination actuelle des grands entreprises multinationales dans l’économie mondiale et ils ont montré du doigt la tendance à privatiser les fonctions répressives et militaires. Bref, les trusts poussent à la guerre pour en tirer des profits. De telles analyses viennent des thèses provocatrices comme celle de Maria Mies : „Nous ne combattons plus l’Etat, nous combattons désormais l’économie !“ Phrase trop simpliste, à mon avis. Dans quelques discours on a sorti de vielles théories léninistes-anti-impérialistes qui, à mon avis, ne sont plus adaptées aux complexités des guerres actuelles (en Ex-Yougoslavie, en Afghanistan, Rwanda, Irak ou Ethiopie aussi les seigneurs de la guerre locaux jouent un rôle non-négligeable). De plus, il y avait des affirmations telles que, par exemple, au sein des sociétés européennes on ne pourrait plus distinguer entre une société civile et une société de guerre (selon M. Mies). Je conteste cette affirmation et je trouve que cette distinction doit exactement être défendue par des mouvements contestataires dans l’avenir. Néanmoins, ces thèses sont une défi pour les antimilitaristes et les anarchistes non-violents ; ils sont obligés d’analyser plus exactement la fonction de l’Etat dans les processus capitalistes de la globalisation. Sinon, ils sont situés de façon argumentative dans une situation défensive envers les concepts anti-impérialistes au sein du mouvement altermondialiste.

Dans un autre débat l’anarchiste Jai Sen, venant de Delhi/Inde et co-organisateur du WSF à Bombay/Inde, nous a présenté des évaluations critiques de l’intérieur du WSF. Il a dit que les participants du WSF représentent une „société civile“ de plus en plus dominée par les classes moyennes qui sont orientées vers et utilisées par les structures du pouvoir. Le WSF est contrôlé, selon Jai Sen, par des dogmatiques informels ; les espaces libres pour des débats deviennent de plus en plus rares ou sont transférés à des Forums socials alternatifs, qui apparaissent un peu partout, non sans raison. Jai Sen a trouvé du soutien pour ses thèses auprès d’une militante qui a raconté sa participation au dernier European Social Forum (ESF, Forum social européen) à Athènes/Grèce, que les participants n’étaient pas antimilitaristes du tout. Des groupuscules trotskistes ou anti-impérialistes ont dominé les débats. Quant à la question de savoir quel courant va être en tête du cortège dans les manifestations, il y avait presque des combats physiques entre les militants des différents courants marxistes.

L’IRG et Israël/Palestine/Liban

L’apogée du congrès de l’IRG fut l’apparition de la Palestinienne non-violente, militante musulmane et venant du mouvement des femmes palestiniennes, Shireen Al-Ajab.

Shireen a nommé trois sources de son adhésion à la non-violence :

1) Comme croyante musulmane sa foi l’interdit de tuer ;

2) au niveau pratique et quotidien elle ne peut ni s’asseoir et ne rien faire ni tirer sur ses ennemies ;

3) elle a besoin d’une limite morale pour sa résistance pour ne pas devenir comme ses ennemies.

Shireen a raconté l’histoire oubliée de la résistance non-violente palestinienne. Ella a mentionné la grève générale qui fut menée pendant six mois d’une manière non-violente par Ez Eddeen Alquassam contre le pouvoir mandataire des britanniques en 1936. Après la lutte armée de l’OLP, il y eut un retour à la résistance non-violente, aux stratégies de grève et à l’autogestion pendant la première Intifada de 1987-1991. Ce fut une réussite qui aboutira au processus de Madrid remplacé très vite par les négociations catastrophiques d’Oslo où les politiciens palestiniens, selon Shireen, se sont mis d’accord pour une auto-destruction des territoires palestiniens jusqu’à 22 pour cent des territoires d’antan - une grosse erreur selon Shireen.

Sergeiy Sandler, militant du groupe féministe-antimilitariste israélien New Profile, qui soutient des réfractaires israéliens, a ajouté dans les débats que les attentats suicide des Palestiniens n’ont commencé qu’après l’établissement des barrières de rues et des checkpoints de l’armée israélienne, et notamment après l’attentat du lotisseur Baruch Goldstein qui se suicidait dans une mosquée en 1994, tuant 29 Palestiniens. Shireen a aussi rappelé que le phénomène des attentats suicide n’existait pas auparavant. Pour elle, les attentats suicide sont des actes individuels, dont personne n’a aucune information sauf les exécutants. Selon Shireen, ces actes ne sont pas significatifs ou représentatifs de la résistance palestinienne. Par contre, ce qui est représentatif, c’est la résistance non-violente qui est menée par presque toutes les femmes palestiniennes. Pourtant de leurs actes et de leurs efforts d’autogestion les médias ne parlent jamais.

Même les premiers mois de la deuxième Intifada s’étaient passé, selon Shireen, d’une manière non-violente, pourtant depuis Israël a durci de plus en plus sa stratégie de répression et a multiplié ses bombardements. Une infrastructure nouvelle, des rues réparées de nouveau, ont été souvent détruites tout de suite après leur réparation. La procédure déshumanisante dans les checkpoints avec des attentes pendant des heures et des heures dans les queues coûte environ onze vies par jour.

Shireen a raconté ses expériences dans les multiples groupes de rencontres entre des militants israéliens et palestiniens : selon elle, dans la conscience israélienne, il y a tout d’abord le sentiment d’être victime, et pas celui d’être malfaiteur ni d’être coupable d’actes violents. Les israéliens regardent leurs opposants de telle manière que, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent, les Palestiniens veulent toujours tuer des Israéliens ; ainsi les Israéliens se considèrent toujours d’abord comme des victimes. Une telle conscience israélienne doit disparaître, c’est une condition primordiale pour la paix et la réconciliation, selon Shireen.

Face à la guerre au Liban, Shireen a appelé les pays européens à organiser un boycott envers les Israéliens pour avoir les mêmes réussites qu’après le boycott contre l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid. Pourtant dans les débats, il a été rappelé par des antimilitaristes allemands qu’un boycott contre des citoyens juifs n’est pas possible en Allemagne, parce que ça rappelle à tout le monde l’Holocauste, qui a justement débuté avec un boycott des magasins et de la population juifs. Pourtant la lutte contre les exportations des armes de l’Allemagne vers Israël pourrait servir comme action alternative et comme action solidaire et efficace.

Shireen a évoqué les conséquences de ces deux guerres. Elle pronostique que la perspective d’une solution de deux Etats sera caduque dans la communauté palestinienne. Reste qu’une perspective d’une solution d’un Etat unique pour les deux communautés, avec, selon Shireen, une majorité palestinienne. Pourtant cette solution ne sera jamais acceptée par Israël. Alors pour l’instant, il n’y a pas de lumière au bout du tunnel.

Sal Macis

Notes :

[1Voir George Lakey/Michael Randle : Gewaltfreie Revolution, Oppo-Verlag, Berlin 1988 ; Wolfram Beyer (Hg.) : Widerstand gegen den Krieg. Beiträge zur Geschichte der War Resisters’ International, Weber-Zucht & Co., Kassel 1989. Ce courant a eu une forte influence sur les mouvements écologistes, antimilitaristes et antinucléaires en Allemagne de l’Ouest durant les années soixante-dix et quatre-vingts. Voir sur Internet : www.graswurzel.net




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