Les hirondelles de fer, André Bernard Les printemps arabes

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Le Monde libertaire, n° 1633 du 28 avril au 4 mai 2011

Par des conjonctures majeures, le début de l’année 2011 fut pour le moins contrasté ; tragiques, dramatiques, toujours d’actualité, ces événements nous tiennent encore en haleine :
− D’un côté, au Japon, à Fukushima, la puissance atomique que l’on ne maîtrise plus déverse son horreur dans l’océan, dans les airs et sous la terre ; ce péril, souvent dénoncé par nos Cassandre écologistes, dit maintenant plus qu’à l’évidence que, après Three Mile Island (1974) et Tchernobyl (1986), il nous faudra sortir du nucléaire et assurer nos besoins énergétiques autrement.
− D’un autre côté, un printemps démocratique arabe, que personne n’attendait, se propage de pays en pays avec un « effet de dominos » ; cet inimaginable renouveau que personne n’espérait, certains le préparaient de longue date, méticuleusement.

Ainsi, les différentes révoltes arabes qui se succèdent − et bien qu’il ne s’agisse « que » d’avancées démocratiques très improbables −, la presse s’est plu à les parer du terme de « révolutions ». Pour autant, avec toutes les critiques que nous pouvons apporter à une idée démocratique pervertie, à notre propre démocratie représentative corrompue, nous ne pouvons que préférer cette dernière, faute de mieux, aux différentes dictatures qui régnaient et qui règnent encore au sud de la Méditerranée.

De plus, notre solidarité morale − et éventuellement concrète − avec ceux qui se révoltent se heurte à la posture antiguerrière du refus d’intervenir militairement par gouvernement interposé ; soulagés sommes-nous, presque honteux, quand cette intervention a lieu, quand elle reste très relativement ciblée et quand elle évite, provisoirement sans doute, un massacre de masse ; soulagés, certes, mais mal à l’aise et insatisfaits parce que l’on sait que là n’est pas la solution, que des enjeux de stratégie politique, que des intérêts économiques pétroliers qui ne sont pas les nôtres guident cette intervention.

En bref, entre impuissance expectative, textes de solidarité généreux, communiqués attendus, insultes et polémiques diverses, notre cohérence militante cherche en vain son équilibre.

« Une » des explications données au jaillissement de ce « printemps arabe » − mais nous ne doutons pas qu’il y en ait d’autres −, c’est un complot de l’étranger et, dans les différents cas, un complot ourdi par les États-Unis puisque le nom de Gene Sharp, « citoyen américain », est avancé comme élément déclencheur des événements de Tunisie, d’Égypte, de Libye et de quelques autres pays arabes et d’ailleurs. Lourd fardeau pour un seul homme. Qu’en est-il ?

Qui est Gene Sharp ? Un professeur d’université quasi inconnu il y a peu ; un militant âgé maintenant de 83 ans, un activiste de la non-violence et de la désobéissance civile, mais pas un pacifiste, terme qu’il récuse. Quant à nous, son nom nous était familier depuis plus de quarante ans, mais avouons que nous ne l’avions que très peu lu quand il écrivait ses premiers textes. Son livre le plus connu, un lourd pavé, serait The Politics of Nonviolent Action, daté de 1973.

L’homme sort maintenant de l’ombre avec De la dictature à la démocratie que l’on peut consulter gratuitement sur la Toile ; édité également par L’Harmattan en mars 2011 (140 pages).
La mouture définitive de cet ouvrage aurait été écrite en 1993 à la demande de Birmans à la recherche de conseils pour organiser la résistance à la dictature dans leur pays. Ne pouvant librement se rendre sur place, confessant ses connaissances très limitées de la situation sociale et politique du pays, Gene Sharp a proposé un texte très généraliste, surtout théorique, mais facilement adaptable à plusieurs situations.

Ainsi, l’écrit de Sharp − traduit en une trentaine de langues, sinon beaucoup plus − aurait influencé de nombreux mouvements de résistance comme ce que l’on a nommé les « révolutions colorées ». Son manuel aurait servi de base de réflexion pour l’action en Serbie, en 2000, avec le mouvement Otpor (mouvement de « guérilla urbaine non violente ») ; en Géorgie, en 2003, avec Kmara (« Assez ! ») lors de la révolution des Roses ; en Ukraine, en 2004, avec Pora (« C’est l’heure ! ») ; au Kirghizistan, en 2005, avec Kelkel (« Renaissance ») et la révolution des Tulipes ; en Biélorussie, en 2001, avec Zubr (le « Bison »), etc.

Donc, un texte de combat qui seul, sans doute, n’aurait pas eu grande efficacité mais qui a éveillé l’attention de différents stratèges jusque dans certaines sphères militaires. Ainsi, la désobéissance civile, l’action non violente, sans atteindre les 100 % de réussite, pouvaient montrer une force positive qu’il ne fallait pas négliger. Aussi n’est-il pas étonnant qu’aux propositions de Sharp s’ajoutèrent des apports financier et logistique importants de diverses organisations plus ou moins gouvernementales et aussi de fondations américaines non gouvernementales qui prétendent toutes défendre des valeurs démocratiques et libérales.

Que cet ouvrage et son auteur soient accusés d’être instrumentalisés par le pouvoir américain se discutera ; et ne nous conduira pas, en suivant, à manifester un anti-américanisme primaire tout autant discutable. Il est indéniable cependant que, après la désagrégation du bloc communiste, il s’agissait pour certaines puissances occidentales de ramener le plus grand nombre de zones géographiques dans leur giron. La conjoncture peut être plus complexe pour les pays arabes : le régime du Ben Ali tunisien, par exemple, convenait parfaitement à la France. Mais, partout, le dessein était de contenir les peuples dans une démocratie formelle : la révolution sociale n’était, de toute façon, pas à l’ordre du jour ! Il y aura donc un pas de plus à faire ; et c’est dans ce sens que nous voudrions porter nos regards. Il s’agira de redonner le pouvoir à la base, à la société civile, ce que ne permet pas la lutte violente et militarisée.

Gene Sharp, donc, aurait également influencé des mouvements de libération en Lituanie, en Lettonie et en Estonie. On raconte que, lors d’un colloque, Sharp aurait communiqué un brouillon de son texte à une chercheuse lituanienne qui, elle-même, l’aurait transmis à un certain Audrius Butkevicius qui organisa, le 23 août 1989, une chaîne humaine de deux millions de personnes entre les trois petits États, préparant leur séparation d’avec l’Union soviétique en 1991.

La « chaîne humaine » est une des quelque 200 propositions recensées par Sharp pour mener à bien une action non violente ; autrement dit, c’est toute une stratégie de la subversion qu’il tend à mettre en œuvre.

La référence de Sharp − même s’il n’est pas cité − au petit livre de La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, est sans équivoque : il écrit que, une fois leur propre peur vaincue, le pouvoir est impuissant devant des sujets qui le privent de leur soutien et l’empêchent de nourrir sa force. Encore faut-il briser le monolithisme de ce pouvoir en identifiant ses lignes de faiblesse et en provoquant des failles à tous les niveaux de la société : armée, police, gouvernement, entourage, magistrature aux ordres, médias, etc.

Journaliste au Nouvel Observateur, Vincent Jauvert, sur son blog du 26 mars 2011, fait référence à Gene Sharp et nous donne sa version des débuts de la révolution du Nil dont les préparatifs datent de 2008 :
En résumé, de jeunes « instruits » de moins de 30 ans, familiers de la Toile, qui n’ont connu que la dictature de Moubarak et qui en ont marre des manifs de quelques dizaines de personnes ne menant à rien sauf à la prison, cherchent autre chose. Ils profitent d’un conflit des ouvriers du textile qui veulent se mettre en grève pour ouvrir une page de Facebook et appeler à la grève générale à la date du 6 avril. Succès immédiat : en quelques jours 70 000 contacts s’inscrivent sur la page. Des tracts circulent, on manifeste. Le pouvoir s’inquiète ; un ministre lance un appel à la télé pour qu’on ne sorte pas ce jour-là dans la rue. L’Égypte s’arrête. La répression fait des dizaines de morts. Comment continuer ? Le petit livre de Gene Sharp circule ; on adapte ses conseils à la situation égyptienne, et plus de 300 petits événements sont organisés. On se forme à la désobéissance civile ; puis c’est la rentrée au pays de Mohamed El Baradei, prix Nobel de la paix, qui réunit 5 000 personnes à l’aéroport et qui relance le mouvement. Il s’agit maintenant de faire signer à un million de personnes une pétition en faveur de réformes démocratiques, à visage découvert, sur un site protégé aux États-Unis. Succès ! Mais qui ne touche que des gens éduqués.

Comment s’adresser au peuple ? Un jeune homme, Khaled Saïd, qui fréquentait un café Internet, est tué par des policiers devant témoins. Le meurtre sera l’étincelle. Une autre page Facebook est créée : « Nous sommes tous Khaled Saïd ! » Puis des centaines de milliers de personnes sortent dans la rue. Une deuxième manifestation est mise en branle après un scrutin électoral truqué et, après un astucieux détournement de l’attention de la police, cinq cortèges, en une foule immense, envahissent la place Tahrir. Ce point de fixation où convergeront les regards du monde entier verra nombre de provocations, d’attaques de « voyous », de morts. Mais la détermination des manifestants fera basculer quelques militaires dans le camp des insurgés, puis d’autres encore, puis il y aura une annonce de l’état-major de l’armée déclarant ne pas vouloir tirer sur la foule. La partie est presque gagnée…

Si j’avais à classer mes livres sur les étagères d’une bibliothèque idéale, il y aurait d’abord le petit Discours de la servitude volontaire de La Boétie, puis celui de la Désobéissance civile de H.-D. Thoreau ; et puis d’autres, bien sûr. Aujourd’hui, mais peut-être pas en troisième position, je placerai De la dictature à la démocratie de Gene Sharp.
Aucun de ces trois ouvrages n’est anarchiste mais chacun porte en lui une dynamique ouverte pour avancer avec des moyens en accord avec notre but.

En effet, depuis longtemps, nous essayons de dire l’importance des « moyens » à employer pour atteindre une fin : l’anarchie. Fin qui n’en sera pas une car notre cheminement nous fait découvrir que l’horizon recule au fur et à mesure de notre progression.

De toute façon, nous sommes en marche, et l’actualité, jour après jour, secoue avec indifférence son panier, nous balançant d’espoirs très brefs en amertume bien réelle et durable. Mais, justifié ou pas, notre pessimisme peut encore attendre des jours meilleurs…

Dans le livre de Gene Sharp, le terme de « défiance politique » (p. 21) est employé comme l’équivalent de « résistance non violente », de « lutte non violente » ou de « combat non violent ». Nous ne nous arrêterons pas sur cette « défiance » qui ne nous convient guère.
Que nous dit Gene Sharp ? Eh bien, dans un premier temps, qu’il faut savoir « faire face avec réalisme aux dictatures » et se garder de tout angélisme ; qu’il s’agit de les abattre à moindre coût humain ; tout en sachant qu’il n’y a pas de lutte sans victimes et que, la dictature une fois tombée, nous ne serons qu’à un commencement qui ouvrira la porte à d’autres combats pour la justice et pour la liberté ; et que cela demandera encore de nombreux efforts : car l’effondrement d’une dictature n’éradique pas pour autant « la misère, la criminalité, l’inefficacité bureaucratique et la destruction de l’environnement », etc.
Gene Sharp rappelle qu’il faut garder en tête que le temps des dictatures est toujours limité (p. 53), que la question la plus importante est de savoir comment nous allons entreprendre la lutte.
Si la violence réussit quelquefois à arracher la liberté aux dictatures, le prix à payer est souvent exorbitant, que ce soit par la guerre civile, la guérilla, le terrorisme ou par tout autre moyen (p. 26).

Sharp écrit que « la résistance armée ne frappe pas le point faible des dictatures, mais, au contraire, leur point fort ». Car il est inutile de s’attaquer au pouvoir avec l’arme que ce dernier maîtrise le mieux : la violence ; pour lui, elle est contre-productive. Il écrit encore que, « en plaçant sa confiance dans les moyens violents, on choisit le type même de lutte dans lequel les oppresseurs ont presque toujours la supériorité ».

Presque toujours ! Car le succès des méthodes que préconise Gene Sharp est sans garantie aucune ; et il y a encore un long chemin d’expérimentation à parcourir pour être convaincu que le projet est réalisable. Il y a surtout une pratique à enseigner, une formation à mettre en place, etc. Combien de temps faut-il pour qu’un soldat soit fin prêt pour le combat ?

Nous connaissons l’image récurrente et caricaturale du pacifiste prêt à tout pour éviter un conflit armé, prêt à la négociation humiliante du faible ; Sharp dénonce cette attitude et écrit qu’il faut éviter autant que faire se peut la négociation avec le pouvoir : elle peut être un marché de dupes ; sauf en dernier lieu, quand le combat est gagné et qu’il faut quand même laisser une porte de sortie au dictateur ; mais, sur les questions fondamentales, il n’y a pas de compromis possible (p. 32). La paix par la négociation n’est pas synonyme de justice et de liberté (p. 37).

Gene Sharp (p. 46) pense que le pouvoir ne peut être battu en brèche sans une profonde volonté du peuple, sans une capacité organisationnelle qui retirera sa force aux dictatures et, aussi, sans une certaine habileté dans le refus à consentir. Car d’où vient le pouvoir, sinon de l’habitude des peuples à l’obéissance ? Encore faut-il rajouter que les dictatures − qui nous paraissent tellement invulnérables −, les dictatures bardées de leur arsenal policier et militaire, de leurs prisons et de leurs camps de concentration ont toutes leur talon d’Achille, leurs faiblesses : luttes internes, gestion inefficace de l’information, opposition de groupes défavorisés, usure du pouvoir, etc. C’est là, nous dit Sharp, qu’il faudra essayer de peser, et il énumère et détaille les points de lutte sur lesquels intervenir.

« L’erreur commune des campagnes de défiance politique [combat non violent et désobéissance] improvisées a été de miser uniquement sur une ou deux méthodes, telles que les grèves et les manifestations de masse. En fait, il existe une multitude de méthodes qui permettent aux stratèges des organisations de résistance de concentrer ou de disperser le mouvement en fonction des besoins » (p. 57).
Les champs d’intervention sont donc à classer en plusieurs très larges catégories : la protestation et la persuasion ; la non-coopération, qu’elle soit sociale, économique ou politique ; et l’intervention. Rien que de très banal ; ce qui l’est moins, c’est une volonté de sélectionner ces méthodes « à grande échelle », « dans le cadre d’une stratégie judicieuse, avec des tactiques appropriées », le tout appliqué avec persévérance et discipline (p. 57).

Mais il faut avoir en mémoire qu’« il sera extraordinairement difficile, sinon impossible, de désintégrer la dictature si la police, les fonctionnaires et les forces militaires soutiennent pleinement le régime, en obéissant et en exécutant ses ordres ».

Cette lutte, pour qui s’y lance, tend à produire une meilleure maîtrise de son comportement et un contrôle de sa peur (p. 60). Par ailleurs, ces nouvelles habitudes de combat acquises seront pour l’avenir une précaution, un rempart, contre un autoritarisme qui peut venir de son propre camp ; donc, se souvenir qu’il ne s’agit pas seulement d’abattre une dictature mais d’empêcher la venue d’une autre, à naître.

Gene Sharp note que, par le passé, les luttes ont souvent eu un départ spontané, imprévu, accidentel : une arrestation, un meurtre, une injustice, etc. S’enclenche alors un mouvement de la population qui prend parti pour la victime et ose se soulever ; mais cette réaction risque de faire long feu devant la brutalité de la réaction du pouvoir si on ne prévoit pas une action à long terme. Et, dans la lutte, il est important de garder l’initiative. Il n’est pas adéquat de seulement réagir à l’action de l’adversaire. Il faut donc envisager une planification du combat.

Une discussion peut alors s’engager sur la tactique et la stratégie : « Une tactique s’inscrit donc dans une chaîne d’actions limitée et s’insère dans la stratégie, de la même manière qu’une stratégie s’insère dans la stratégie globale. »

On peut regretter que, dans l’ensemble, l’auteur s’en tienne à des généralités. Mais le projet de ce texte a été conçu ainsi. On aurait souhaité que l’auteur illustre d’exemples son propos théorique. Sans doute l’a-t-il fait ailleurs, mais le lecteur de cette plaquette restera sur sa faim.

De même, ce petit bouquin ne pouvait tenir compte, au moment où il a été écrit, enfin pas de façon claire, du nouvel outil de communication qu’ont été Twitter et Facebook dans le déroulement des printemps arabes ; ainsi la technique a-t-elle devancé la marche de l’action, paralysant les initiatives du pouvoir au-delà de toutes prévisions.

Le texte de Gene Sharp, répétons-le, n’a pour but que la mise en place de gouvernements démocratiques. Ce n’est pas un manuel clés en main pour une révolution libertaire, c’est sûr, mais ce livre pourrait se révéler être une bonne source d’inspiration pour renouveler nos méthodes d’action. Il se termine par ces fameuses 200 propositions d’action parmi lesquelles dominent la désobéissance, la grève, le boycott, la non-coopération. Citons cependant pour le plaisir les manifestations dénudées, la disparition collective (?), la grève du sexe, « tourner le dos », etc.

Bien que les propos de notre auteur soient toujours très nuancés, à lire Sharp, on se dit que quelquefois il pousse le bouchon un peu loin, que la mariée est trop belle. Pourtant, à la stupeur du monde, ces printemps ont bien eu lieu, avec en arrière-plan les recommandations de Sharp. Manquons-nous, de notre côté, d’imagination politique et sociale pour aller dans ce sens ? Mais la réalité est là qui dépasse nos rêves, sans pourtant effacer nos cauchemars.

Cependant, de la Libye à la Côte d’Ivoire, des hirondelles de fer ont craché et cracheront encore le feu sur la renaissance des peuples africains, éparpillant carcasses humaines et métalliques à tous les vents. C’est aussi la guerre !

Quant à la lutte pour la liberté, qu’elle soit violente ou non violente, elle coûte également. Toute lutte est risque, quelquefois risque de mort.
Si nous ne pensons pas que la servitude soit jamais volontaire, pour s’en extraire, il faut d’abord écarter la crainte. N’ayons plus peur !
Désobéissons ! Désobéissons ! Désobéissons !

André Bernard

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