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Anarchisme et non-violence -2 -
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Pierre Ramus et Barthélemy de Ligt
Antimilitaristes, anarchistes non-violents
Article mis en ligne le 10 juin 2019

Pierre Ramus et Barthélemy de Ligt ? Mais qui sont ces parfaits inconnus ? C’est ce à quoi répond cette publication. Aujourd’hui, la confusion politique règne partout. Des mouvements sociaux, inconnus jusqu’alors, font irruption sur la place publique. Des revendications contradictoires se font jour. Celles qui comportent des éléments nationalistes se font entendre de plus en plus fort. Dans ce bruit, dans cette fureur, le parcours de ces deux hommes, leurs écrits comme leurs discours peuvent servir à éclairer les choix à venir.

L’antimilitarisme qu’ils défendaient étaient de mise dans les cercles radicaux. Son échec, dans toute l’Europe, fut pourtant retentissant en 1914. Sans refus d’obéir, de se soumettre, sans recherche de moyen d’agir : désobéissance civile, action directe non-violente, l’antimilitarisme n’est plus qu’un slogan vide de sens.

Ramus et De Ligt sont tous les deux des contemporains de la fin du XIXe siècle et de la première partie du siècle suivant. Ils ont assisté impuissants à la plus importante défaite du mouvement ouvrier depuis son apparition sur la scène sociale jusqu’à aujourd’hui. Toujours aussi impuissants, ils n’ont pu empêcher le retour de la guerre suivante. Ils sont morts avant d’en voir la fin. Ils sont inconnus de la majorité des militants révolutionnaires quelles que soient leurs étiquettes. Mais ils ne l’étaient pas de leur vivant. S’ils ont tous les deux beaucoup écrit, beaucoup parlé, beaucoup voyagé, ils n’ont pas été écoutés. Ils n’ont pas été entendus. Les leçons qu’ils ont tirées de cet échec majeur que fut l’absence de résistance de masse à la Première Guerre mondiale ne pouvaient plus être comprises dans cette période qui précéda la suivante.

De Ligt est né en Hollande en 1883, Ramus en Autriche un an auparavant. Ils vont suivre des chemins différents qui vont pourtant les amener à la conclusion suivante : l’antimilitarisme est incontournable mais le refus de servir en est la pierre de touche. Refusant de participer à la guerre de 1914-18, Ramus, objecteur de conscience, sera emprisonné. De Ligt, alors pasteur, sera banni de plusieurs provinces du sud des Pays-Bas tout en développant une intense activité de soutien aux réfractaires et aux insoumis.

Ils vont convenir chacun de leur côté que le refus de la violence, la recherche d’autres moyens de lutter est indispensable. P. Ramus et B. de Ligt seront avec Rudolph Rocker, Domela Nieuwenhuis et Emma Goldman à la tribune lors de la célébration du 20e anniversaire de la création de l’Association internationale antimilitariste à La Haye en 1924. Tous les deux seront en contact avec Gandhi. Ramus et ses amis inviteront des militants gandhiens indiens pour témoigner de la révolution non-violente en Inde. De Ligt est très lié à Domela Nieuwenhuis, le leader hollandais anarchiste qu’il accompagne dans de nombreux voyages et particulièrement en France. Tous les deux jouent un rôle dans le développement de l’antimilitarisme français comme international.

En 1935, De Ligt publie un livre intitulé Pour vaincre sans violence. Dans le chapitre Efficacité de la lutte non-violente (1), il passe en revue toutes les occasions dans lesquelles ce type de lutte a été une réussite. Après avoir décrit les luttes de Gandhi et de ses amis en Inde, il en vient à poser cette question qui a gardé toute son actualité aujourd’hui, particulièrement au moment où des accusations de collusion avec l’État sont proférées (2) :
« Mais pourquoi juge-t-on toujours les méthodes de lutte non violente d’une autre manière que les méthodes de lutte homicide ? D’ordinaire, dans la guerre non plus, la première victoire n’est pas la victoire définitive ! Toute lutte violente ou non violente se prolonge en général pendant des années. »

Il rajoute :
« Les méthodes de lutte non violente ne sont liées ni à une personne particulière, ni à une race spéciale, ni à un pays distinct, ni à une seule conception de la vie ou de l’univers. Il va citer de nombreux exemples, entre autres celui-ci : à la conférence des Non-Européens qui s’est tenue en avril 1934, à Port-Elizabeth (Afrique du Sud), on adopta entre autres une résolution invitant toute la population non européenne du pays à boycotter les marchandises fabriquées ou mises en vente par des établissements refusant d’employer des ouvriers et employés indigènes. »
Quand nous reprenons à notre compte ce que disaient en leur temps Étienne de la Boétie ou Henry Thoreau, nous ne sommes en aucun cas originaux. Déjà, Barthélemy de Ligt le faisait :
« Selon Thoreau, tout citoyen responsable doit, aussitôt qu’un intérêt réellement humain l’exige, dédaigner complètement les autorités et toutes les lois et institutions publiques et, en certains moments critiques, empêcher ainsi son gouvernement de faire du mal. […] Dans son essai intitulé De la servitude volontaire, Étienne de La Boétie avait éclairé d’une vive lumière tout l’édifice social et montré clairement que tout dominateur n’a de puissance qu’autant que le peuple lui en octroie. »

Pour De Ligt, le socialiste libertaire allemand Gustav Landauer avait fait un résumé impressionnant de La Servitude volontaire, dans son exposé classique, Die Revolution. Parmi toutes ses références, notre auteur s’arrête sur la personne d’Anselme Bellegarrigue auquel il prête cette affirmation que « les barricades sont en général élevées par ceux qui veulent gouverner contre ceux qui gouvernent ». Il ajoute ceci :
« C’est pourquoi Bellegarrigue propagea l’idée du refus de concours, laquelle s’identifie avec le principe de la non-coopération ou de la désobéissance civile. Il développa toute une “théorie du calme” qui ouvre la possibilité de vaincre même le régime le plus puissant “par l’abstention et l’inertie”. »

De son côté, Ramus est le fruit d’un anarchisme anglo-saxon formé aux États-Unis puis en Angleterre auprès de Kropotkine et de Rocker. Dans un des textes de ce livre, il affirme que « la plus grande tâche, la mission culturelle la plus noble de l’antimilitarisme est de prouver à l’humanité que la cause de la liberté et du droit humain ne peut jamais être défendue par les armes et la bestialité du meurtre guerrier ».

Après des années de militantisme, De Ligt et Ramus durent faire face à des événements différents. P. Ramus sera confronté à la montée du nazisme d’abord en Allemagne puis dans son pays en Autriche. L’obligation d’une vie dans la clandestinité ne lui donne pas la possibilité de voir ce qui se passe en Espagne, la révolution et la guerre civile. Ce qui ne sera pas le cas pour De Ligt.

Le texte qui est présenté ici aborde cette question. S’il fait sienne en 1937 cette phrase de Simone Weil : « La guerre révolutionnaire est le tombeau de la révolution », il n’est pas seul. Voline, dans les pages de la revue Terre libre du 31 décembre de la même année, reconnaît qu’un débat a lieu dans le mouvement anarchiste sur la question de la violence. Selon lui, il y a deux solutions à ce problème :
« Solution a) la condition essentielle d’une véritable révolution sociale triomphante est la non-violence absolue ; solution b) la défense de la révolution sociale jusqu’à son triomphe oblige impérieusement d’opposer la violence à la violence. »

Dans la suite du débat qui occupera plusieurs numéros, la solution a) ne sera pas même abordée. Seule sera envisagée la mise en place et la gestion d’une armée révolutionnaire. En juillet 1938, il reconnaîtra que « la faillite de plus en plus nette et de la thèse du “pacifisme intégral” et de celle de “l’armée révolutionnaire” nous impose même le devoir de prêter l’oreille à des solutions cherchant à éviter l’un comme l’autre ».

Pour autant, la recherche d’autres moyens de lutte prônée autant par Ramus que par De Ligt n’est pas reconnue. Encore aujourd’hui, nombre de révolutionnaires considèrent la réponse violente à l’agression des forces de pouvoir comme seule valable. L’aspiration à une société sans violence est partout présente. Penser une minute qu’elle peut se construire en utilisant des moyens violents est une absurdité.

Le lecteur trouvera ici les textes de ces deux auteurs avec les présentations et commentaires nécessaires à leur mise en perspective.

Aux textes de Ramus et de De Ligt, nous avons joint dans une annexe différents textes. Olga Misar écrit en 1923 un texte sur les objecteurs de conscience en Autriche. Elle fut une contemporaine et compatriote de Ramus. Militante féministe importante dans son pays, auteure de différents textes sur la place des femmes et sur la contraception. Refusant de soutenir la guerre de 1914-18, elle s’est engagée auprès de ceux qui refusèrent d’y participer.
Marie Martin, dont nous reproduisons ici un article concernant Ramus publié en 1969 dans la revue Anarchisme et non-violence (3), était membre du groupe qui éditait cette revue entre 1965 et 1974. De la même façon, le lecteur pourra trouver un texte publié dans le journal allemand, anarchiste et non-violent Graswurzelrevolution (4) en 1990 exposant l’activité militante de Pierre Ramus.

Lou Marin, membre du groupe du même nom signe l’introduction.

Cet ouvrage est publié par le collectif Désobéissance libertaire avec le concours de l’Atelier de création libertaire.

Pierre Sommermeyer

(1) Disponible en ligne sur le site http://anarchismenonviolence2.org
(2) Gelderloos. Comment la non-violence protège l’État
(3) Consultable en ligne sur le site http://www.la-presse-anarchiste.net/
(4) consultable en ligne https://www.graswurzel.net/gwr/