"On peut faire autrement."
André Bernard
Article mis en ligne le 9 août 2023

Notre imaginaire

La question de la violence ou de la non-violence dans l’anarchisme est, dit-on, un vieux débat, un débat sans fin et un faux débat. Rappelons cependant quelques dates. C’est en 1871, en Suisse, que des anarchistes se réunissent et créent la Fédération jurassienne. En 1872, l’anarchisme historique, en tant que force organisée, voit le jour au Congrès de Saint-Imier. Dans les années qui suivent, le mouvement ouvrier croît et développe entre autres un fort courant antimilitariste qui menace de grève générale les fauteurs de guerre. Avec pour résultat qu’en juillet 1914, une majorité d’hommes quittent le travail pour… aller à la guerre. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? La réponse gît, à notre avis, dans un texte vieux de plus de 2000 ans. Bien que ce soit une femme qui parle, cela concerne tout le monde :

« De plus, nous sommes soumises à ceux qui sont nos maîtres,
Il nous faut obéir à ces ordres, et à d’autres encore plus douloureux. »

Ismène dans Antigone de Sophocle, 442 avant notre ère.

Si, en 1924, Romain Rolland emploie pour la première fois le terme de « non-violence », c’est, en 1965, la naissance du groupe et de la revue Anarchisme et non-violence. En 2000, trois ans après sa création, la revue Réfractions (n° 5) et son collectif ont abordé cette question dans un numéro intitulé « Violence, contre-violence, non-violence anarchistes ». Et, en 2018, soit trente-cinq numéros plus tard (n° 40), ce même collectif publie un article au titre évocateur : « Comme un disque rayé : Violence et résistance politique » qui aborde à nouveau cette question tout en affirmant : « Je ne veux pas m’engager ici dans le débat “violence ou non-violence”. C’est une discussion idéologique et moralisante très peu pertinente pour nos actions et très artificielle », écrit Gabriel Kuhn.

Jamais les tentatives d’action violente ne sont évaluées en termes de réussite. Le débat reste toujours sur un plan philosophique, mémoriel et enfermé dans la croyance en l’inéluctabilité de la révolution insurrectionnelle.

À l’inverse, Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, des universitaires américaines, en rassemblant un grand nombre d’événements ont fait ce travail dans un livre. Il y est étudié l’efficacité des mouvements violents et non-violents en conflit avec les pouvoirs d’État entre 1900 et 2006. Elles n’ont pas pris en compte les mouvements terroristes mais, disent-elles, « notre étude montre pourquoi ils n’ont pas réussi ». Les auteures démontrent que 53 % des mouvements non-violents ont été des succès alors que ce ne fut le cas que de 26 % des actions violentes. Aujourd’hui, au XXIe siècle, la capacité d’intervention des États n’a jamais été aussi forte en termes de pouvoir de destruction. Ce qui s’est passé en Syrie l’illustre hélas fort bien.

La question de la violence est donc posée depuis longtemps dans notre espace culturel. De même elle irrigue profondément l’imaginaire révolutionnaire. De tous côtés, on se heurte à la problématique de savoir ce qui est légitime ou ne l’est pas. Entre se laisser faire, ne pas se défendre ou considérer l’autre comme un ennemi à tuer, n’y a-t-il pas un troisième chemin ? De deux solutions, ne faut-il pas prendre la troisième, même si elle nous semble contre nature ? C’est ce à quoi nous t’invitons toi qui nous lit.

Maria J. Stephan and Erica Chenoweth, Why Civil Resistance Works. The Strategic Logic of Nonviolent Conflict. International Security , Vol. 33, No. 1 (Summer 2008) MIT Press journal.
Erica Chenoweth, Nonviolent Resistance : Does It Really Work ?(New York, NY : Columbia University Press, August 2011).

Notre histoire

Cela dit, on peut lire dans Pour un anarchisme du XXIe siècle (2018), une brochure des éditions du Monde libertaire des phrases comme : « En un mot : aucune apologie de la violence n’est acceptable, car nous la haïssons plus que tout. »

Un texte de Rudolf Rocker, « Les aléas de la révolution » paru le 10 avril 1954 dans Contre-courant , la revue de Louis Louvet (seconde série, n° 61), et qui fut traduit par René Fugler, a retenu notre attention.

« Le fait est que la plupart des grands précurseurs d’une conception libertaire de la société, dans les périodes historiques les plus diverses, n’ont pas été partisans d’un bouleversement violent et qu’ils firent porter le plus grand poids de leur activité sur l’éducation de l’homme et sur le développement organique de ses capacités intellectuelles... »

Plus loin, à plusieurs reprises, il énonce des propos qui en choqueront plus d’un : « Il y a toujours entre la révolution et la réaction des liaisons internes que l’on ne doit pas négliger... »

« De là vient que, si souvent, d’anciens révolutionnaires dévient consciemment ou inconsciemment dans le camp de la réaction. »

« La Révolution anglaise conduisit à la dictature militaire de Cromwell et donna lieu à l’oppression sanglante de l’Irlande […]. La Grande Révolution française, qui avait commencé si brillamment, déboucha finalement dans la Terreur des Jacobins qui […] frayèrent la voie à la dictature militaire de Napoléon. […] La Révolution russe, qui éveilla de si grands espoirs dans les peuples accablés par la Première Guerre mondiale fut, dès la première année, immolée à la dictature des “révolutionnaires professionnels”. »

Bien sûr, les auteurs qu’il cite en s’appuyant sur l’historien Max Nettlau ne sont en rien des « professionnels » et encore moins des révolutionnaires violents, de plus, souvent, pas du tout lié au mouvement ouvrier mais, quand même, pensons-nous, des révolutionnaires à leur façon : il s’agit de Lao-tseu, Zénon, Godwin, Warren, Proudhon et de quelques autres.

Et, de son côté, Emma Goldman écrit :

« Si je devais me décider à devenir active en Russie, leur expliquai-je, le soutien de Makhno ne m’appâterait pas plus que l’offre de Lénine par l’intermédiaire de la IIIe Internationale. Je ne niais pas les services rendus par Makhno à la révolution dans son combat contre les forces blanches, ni le fait que son armée de povstantsy était un mouvement de masse spontané des travailleurs. Cependant, je ne croyais pas que l’anarchisme eût quoi que ce soit à gagner de l’activité militaire ou que notre propagande dût dépendre des avantages militaires ou politiques gagnés. »

Emma Goldman, Vivre ma vie, L’Ėchappée, 2018, 1096 p.,le chapitre 52 sur la Russie .

On ne citera qu’un extrait de la correspondance de Kreszentia, dite Zenzl, compagne d’Erich Mühsam, tout en pointant la touche finale. À Fritz Picard, libraire, ami d’Erich Mühsam depuis 1925. Berlin-Pankow, 28 janvier 1959 : « Au cas où tu aurais encore dans ta librairie le Mahatma Gandhi de Romain Rolland et des albums de dessins de Welti (je crois qu’ils sont sortis jadis à Munich chez Hanfstaengl), j’aimerais les avoir comme cadeau pour mon 75e anniversaire. » (p. 112)

Propos de Kreszentia Mühsam, dite Zenzl (1884-1962) Une vie de révolte. Lettres de 1918-1959, La Digitale, 2008, 246 p.

Il serait sans doute souhaitable de publier un florilège de ce genre de citations, ne serait-ce que pour montrer des aspects de la pensée libertaire que l’on maintient plus ou moins volontairement occultés.

Se défendre

Si l’on se penche sur l’archéologie de la violence, à n’en pas douter, pour certains, la violence est l’accoucheuse de l’histoire. Pour d’autres l’histoire de l’humanité est le résultat de sa capacité d’entraide. Ce qui nous importe est de comprendre comment l’idée de la conquête du futur humain est passée par la nécessité de prendre les armes.

Il est courant de justifier l’usage de la violence par la violence subie. Il est de bon ton d’excuser la vengeance armée manifestée par des esclaves révoltés des colonies françaises et de voir dans ce processus comme une justification mémorielle pour ce qui peut se passer aujourd’hui. Elsa Dorlin dans son ouvrage fort documenté, Se défendre, présente en son début comme une marque du racisme blanc les supplices appliqués à des Noirs antillais révoltés.

Elsa Dorlin Se défendre, une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017.

C’est un peu vite oublier que ce genre de pratique relève de la normalité quand l’esclave se révolte. Dans ces cas, le racisme est tout à fait secondaire ; seul le refus de voir qu’un moyen de production qui échappe à son propriétaire peut motiver au fond ce genre d’actes. Rappelons les crucifixions en série qui bordèrent la Via Appia, de Rome à Capoue, après la défaite des compagnons de Spartacus.
Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir du christianisme pour que soit posée la question de l’usage de la violence par les autorités. Ce sera d’abord la question de la guerre juste qui sera abordée puis, plus tard, celle de l’usage légitime de la violence. À propos de cette dernière le nom à retenir est Grotius. Né dans les futurs Pays-Bas, tout à la fois juriste, humaniste, diplomate et avocat, il publiera Le Droit de la guerre et de la paix, livre de grande importance selon les historiens. Dédié au roi français Louis XIII, l’auteur déclare : « Je voyais dans l’univers chrétien une débauche de guerre qui eût fait honte même aux nations barbares : pour des causes légères ou sans motifs on courait aux armes, et lorsqu’on les avait une fois prises, on n’observait plus aucun respect ni du droit divin, ni du droit humain, comme si, en vertu d’une loi générale, la fureur avait été déchaînée sur la voie de tous les crimes. »

Grotius, Le Droit de la guerre et de la paix, Prolégomènes XXVIII (sur la Toile).

Cette question de la violence d’État, c’est-à-dire : « Qu’est ce qui est légitime ? », l’Église chrétienne avait tenté de régler cette question par les écrits de certains Pères de l’Église. Augustin (354-430) d’abord puis Thomas d’Aquin (1225-1274). Le premier affirme : « L’injustice de l’ennemi imposant au sage de faire une juste guerre. […] Car, enfin, il ne peut faire une guerre juste que pour punir l’injustice de ses adversaires, et cette injustice des hommes, même sans le cortège de la guerre, voilà ce qu’un homme ne peut pas ne pas déplorer. »

La Cité de Dieu , XIX, 7.

Pour le second, la guerre ne peut relever que de la puissance publique, sinon elle est un crime, et elle ne doit avoir lieu que pour faire triompher le bien commun.
L’histoire nous montre de tous les temps que le bien commun est toujours celui du détenteur des moyens de la violence. Régulièrement, des mouvements de révolte se saisissent de ces moyens, c’est-à-dire les armes, pour faire advenir leur bien commun. Et, tout aussi régulièrement, les détenteurs « légitimes » de ces moyens réduisent ces poussées « illégitimes ». Il va falloir attendre la deuxième moitié du XVIIIe siècle pour que le transfert des moyens armés soit légitimé. D’abord avec la Guerre d’indépendance des colonies britanniques (1775-1783) puis lors de la Révolution française à partir de 1789 quand le peuple prend les armes.

Pour mémoire
La non-violence n’était pas encore inventée. On s’accorde pour dire que c’est Gandhi qui – sans pour autant imposer un mot pour la qualifier –, par son action, mit en lumière cette forme de combat. Gandhi employa le terme d’« ahimsa » : respect de la vie ; puis celui de « satyagraha » : recherche de la vérité par la désobéissance civile ; c’est de la langue anglaise qu’est venu le terme de « non-violence » repris par Romain Rolland en 1924.

Allons-nous, quant à nous, ajouter un adjectif à l’anarchisme en parlant d’anarchisme non-violent ou de non-violence libertaire ?

André Bernard