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Car la guerre vient ...

Réponse à un article paru dans Lundi matin le 11 mai 2026 intitulé « Sur quelques problèmes que présente le pacifisme.

D’abord une question sur le nom de l’auteur. Vrai nom ou pseudo ? Si cela est le deuxième cas, ce qui est probable, ce n’est pas sans poser question sur la non-partialité de l’article, puisque Guingoin est le nom d’un responsable légendaire de maquis pendant la guerre contre les nazis.

Par ailleurs le non-recours aux écrits parus précédemment sur la question est assez étonnant sans être pour autant surprenant. Je pourrais citer quelques titres parus aux Éditions libertaires, aux Éditions du Monde libertaire ou à l’Atelier de Création Libertaire. Pourquoi Guingoin n’y fait-il pas référence plutôt que d’aller chercher des Challaye ou Lecoin d’avant la Deuxième Guerre mondiale ? La réponse est toute simple. Tout simplement parce que ces ouvrages font tous référence à l’action directe non-violente. On en trouvera une liste dans la note en fin d’article.

La réalité de la guerre

D’où qu’il vienne, tout conflit armé est d’abord une catastrophe pour les populations qui y sont soumises. Il ne peut y avoir contestation à ce sujet. La plupart du temps il y a agression d’un pays sur un autre. Ce fut le cas de la part de la Russie sur l’Ukraine. La question qui en découle est de savoir quelle peut être la réaction de la partie dite révolutionnaire de la population agressée : participer à la défense armée, émigrer, se solidariser avec la population frappée sous forme d’aide multiple ? Il faut juste admettre que ce choix se fait toujours en situation d’urgence, au fond quand il est trop tard. Ce fut le cas des pacifistes français, avant 1939, qui furent incapables de prévoir l’inéluctabilité du conflit à venir. Ils utilisèrent les mêmes moyens que dans la forte mobilisation contre la guerre des années 1900-1914, la proclamation. L’incapacité du mouvement ouvrier, tant allemand que français, à appliquer le mot d’ordre de grève générale antiguerre doit être questionné.

Cette incapacité est le premier, si ce n’est l’échec fondateur des échecs du mouvement ouvrier qui suivirent. Cet échec, sur lequel je reviendrais plus loin, ce renoncement amène, bien plus tard, à la situation ukrainienne où des décisions tragiques, contradictoires, sont communes. Aucune ne pouvant être autre chose qu’un emplâtre sur une jambe de bois. La guerre est une donnée constante dans nos sociétés, une probabilité permanente. Cela amène la question suivante : pourquoi est-ce seulement les pouvoirs armés qui en tiennent compte ? Les pacifistes, tout comme toutes les variétés d’antimilitaristes, évacuent la question de la guerre qui vient. Ce que fait bien sûr Guingouin, tout comme l’a fait avant lui Gelderloos, qui n’apparaît pourtant pas dans cet article.

La guerre est une machine

La petite Ukraine faisant face à l’Ours russe est devenue, l’expérience aidant, un laboratoire de production d’engins de mort et par ricochet, exportatrice de ses réalisations. L’idée même de participer à la guerre pour plus tard mener une éventuelle lutte révolutionnaire est devenue ridicule, une absurdité.

Utiliser Orwell est à cet égard faire preuve d’inculture. Cet auteur a échappé à la liquidation par les forces staliniennes en lutte contre les milices anarchistes et poumistes. Ce fut d’ailleurs possible que grâce à la ténacité et au courage de sa femme.

Cette machine, donc, produit directement avant de les utiliser des armes de toutes sortes , tout comme ses affidés produisent des servants dès l’école maternelle. Car la question reste celle posée par La Boétie, « arrêtez de servir et le pouvoir s’écroule » ! Il importe donc de se servir des exemples de résistance à l’horreur nazie et d’en tirer les enseignements.

L’opposition à la guerre de 14 , mère de toutes les batailles

Pour retrouver toutes les tentatives mises en place pour refuser la guerre qui se profilait, il faut se référer à l’article intitulé « Aux origines" de l’Internationale Communiste » du site des Archives autonomies qui en retrace les épisodes. On prend alors conscience que les déclarations radicales succédèrent aux déclarations encore plus radicales et préparèrent en fait à la défaite. Celle-ci est dite à partir du moment où est discutée cette notion de guerre juste ou injuste.

C’est cette position qui est défendue par Bebel représentant la sociale démocratie allemande. S’il n’hésitait pas à parler d’utiliser "tous les moyens " contre la guerre, y compris la grève générale et l’insurrection ; il distinguait entre "guerre défensive " à laquelle les prolétaires devaient participer pour défendre la patrie menacée, et "guerre offensive " à condamner. L’espérance de renverser les régimes par les armes sous-tendait cette position sans l’affirmer publiquement. Ce qui au fond revenait à enterrer ce qui avait été proclamé au Congrès de Zurich en 1893.

Après la guerre de 14, la révolution eut lieu.

En Russie, en Allemagne, en Hongrie, en Italie, dans tous ces pays battus, une partie des armées vaincues basculèrent dans le mouvement révolutionnaire. Celui-ci fut écrasé ou détourné comme en Russie. Un nouveau sursaut a eu lieu en Espagne qui avait, elle, échappé à cette guerre. On en connaît le résultat.

Prenant au mot Clemenceau, disant « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires » le monde civil a considéré que la guerre pouvait être contrôlée par des non-spécialistes. Ce refus de la considérer comme quelque chose qui échappe à tout contrôle, qui a un fonctionnement autonome, qui fonctionne pour elle-même, ce refus donc explique tout le reste. La guerre se sert des contradictions internes aux pays en conflit pour exister avec sa propre logique.

L’histoire montre que de tout temps, un corps militaire est plus fort qu’un corps civil armé. Ce fut le cas contre les esclaves révoltés de Spartacus, au cours de la Guerre des Paysans, la nation en armes de 1789 forma une véritable armée avec les anciens officiers du régime précédent. La Commune de Paris ne put résister longtemps aux armées de Thiers. Les tentatives de lutte de l’armée des soldats des conseils en 1919 en Allemagne tournèrent court. L’armée espagnole franquiste l‘emporta sur les milices, trahison stalinienne ou pas. Un soldat est un homme, ou une femme, formé, entraîné pour tuer. Tuer est un métier. Que l’on soit bourreau ou soldat. Un révolutionnaire se bat pour vivre.

Face à la guerre qui vient, il faut s’entraîner

En juillet 1914, L’ordre de mobilisation générale ne rencontra aucune opposition de la part des organisations ouvrières. Jouhaux, un dirigeant syndicaliste révolutionnaire de la CGT, prononça un discours acclamé par Barrès, un nationaliste, et l’ensemble de la presse bourgeoise. Il déclara solennellement qu’il allait s’engager dans la lutte non contre le peuple allemand, mais contre l’impérialisme allemand sur le champ de bataille. Cependant, il resta confortablement à Paris, car il était trop précieux pour la bourgeoisie en tant que leader de la CGT. Quant à Hervé, un « anti patriote » ayant signé le Manifeste du 28 juillet, il publia un éditorial dans La Guerre Sociale intitulé « Défense nationale d’abord ! ». Ils ont assassiné Jaurès, nous ne laisserons pas assassiner la France !" et La Bataille Syndicaliste appelait à combattre le "militarisme germanique" pour "sauver la tradition démocratique et révolutionnaire de la France." 

L’Internationale s’était payée de mots avec ses résolutions, ses proclamations, son slogan : "guerre à la guerre !" ; mais surtout elle avait trompé le prolétariat sur ce qu’elle pouvait et voulait réellement faire. Pourtant des discussions avaient eut lieu dès 1893 sur les méthodes de lutte contre la guerre ; la délégation hollandaise par la voix de Domela Nieuwenhuis avait proposé de répondre à une déclaration de guerre par la grève générale et le refus d’obéir à l’ordre de mobilisation générale. Cette directive fut souvent reproposée par la suite et à chaque fois repoussée en invoquant des raisons d’impossibilité de mise en pratique.

Pour que cela ait lieu, il faut un minimum de préparation. Une des raisons pour lesquelles la méthode du refus radical ne fut jamais adoptée réside dans le non-dit traditionnel qui transparaît aussi dans l’article de Guinguoin. Il s’agit de l’illusion, très partagée, que le citoyen sous les armes ne tardera pas à retourner son fusil contre ses généraux. L’histoire nous montre et particulièrement aujourd’hui en Israël qu’un citoyen sous les armes devient et reste un soldat, et ce, tant qu’elles lui restent entre les mains. En attendant, il tue. Serait-ce de celui-là que Guinguoin attend la révolution ?

Mais le refus ne suffit pas. Il va falloir faire face à la guerre qui vient. Pour cela il faut s’entraîner ! Horreur ! Il faut réfléchir, il faut trouver des méthodes de résistance. Ce qui s’est passé au début de cette année à Minneapolis aux États-Unis devrait nous servir.

Minneapolis un enseignement

Face à une milice fasciste, des habitants de la ville sont sortis dans la rue et ont protesté en solidarité avec des travailleurs, immigrés plus ou moins légalements. Ils étaient armés de sifflets, de leur smartphone et de leur voix, cris et chants ! Il y eut deux morts de leur côté. Oui, cela peut arriver et cela arrivera certainement en cas d’opposition directe à une invasion. Mais là-bas du côté du Missouri, l’opposition a gagné. On pourrait se glorifier de la spontanéité populaire. Mais il n’en est rien. Une observation attentive montre que des liens particuliers s’étaient formés au cours de l’épidémie du Covid, des liens de solidarité, de secours, d’assistance les uns avec les autres. C’est sur cette base que s’est construite la résistance bien des années après. Mais bien longtemps auparavant, les mouvements sociaux avaient profondément marqué l’histoire de cet État américain.

Il n’y a pas de résistance possible si cette mémoire-là n’est pas cultivée. Cela doit faire partie des fondements d’une éducation, d’une préparation à la guerre.

S’entraîner à résister

Ce qui suit va faire hurler beaucoup de gens. Chacun trouve normal de s’entraîner pour réussir une épreuve quelconque. Nous savons bien ce que risquent des civils face à une police qui ne saurait pas se servir de ses armes. Le service militaire a longtemps été un moyen de former de futurs soldats. Le « parcours du combattant » en était une pièce maîtresse. De la même façon, former de futurs combattants à l’utilisation de moyen non létaux est incontournable. Cela commence à l’école. Apprendre à désobéir, à savoir désobéir, à savoir jusqu’où on peut désobéir. Savoir désobéir pas trop loin, mais suffisamment pour gêner. Lors de l’anéantissement du Printemps de Prague à l’été 1968, un peu partout, les plaques portant les noms de rues furent décrochées afin de ralentir l’avancée planifiée des blindés. Il semble même qu’aux endroits où étaient stationnées des troupes soviétiques des revues « pornos » furent distribuées afin de détourner l’attention des soldats de la répression. On ne sait pas si cela eut un effet, mais rien n’empêche d’essayer. En Norvège, pendant l’occupation nazie, pour montrer son opposition, porter un trombone à la boutonnière fut fréquent. Bien des enseignants de ce pays refusèrent de signer des ordres d’allégeance et allèrent jusqu’à la grève des cours et affrontèrent les risques de déportation afférents. En France même, perdus dans le Massif central, des milliers de juifs furent mis à l’abri des poursuites nazies par des paysans épris de liberté. La montagne à cet endroit devint celle du silence. En Allemagne, à Berlin, des femmes d’ouvriers ne voyant pas leur mari revenir, se rassemblèrent dans la Rosenstrasse et obligèrent ainsi les nazis à les relâcher. Les luttes pour les droits civiques aux USA obligèrent les manifestants à inventer bien des manières de faire, comme occuper des bars interdits aux noirs sans parler des sit-ins de toute sorte !

Il est légitime que certains posent la question de la possibilité d’une victoire non-violente. Il y a des réponses possibles, mais avant, il faut préciser que le terme de victoire comporte une dimension militaire. L’autre, l’ennemi devant être vaincu. Dans l’absolu, une victoire non-violente devrait faire de l’ennemi un ami. Deux universitaires américaines, E. Chenoweth et M.J. Stephan, ont fait le compte des conflits où une réponse non-violente avait été apportée *. Les résultats, utilisant une base de données de 323 campagnes de résistance, entre 1900 et 2006 sont très positifs.

L’imagination a de quoi se répandre. Imaginons une population entière devenant sourde le jour de l’invasion et passant à l’utilisation générale de la langue des signes. Celle-ci ayant été enseignée dès la maternelle comme langue de résistance. Ah ! Mais cela n’est pas sérieux ! Eh oui, la guerre est sérieuse, la mort est non seulement sérieuse, mais glorieuse ! Un pays qui emploierait ce genre de moyens de résistance serait-il intéressant à envahir ? En tous les cas il ne nécessiterait pas une armée immense aux moyens démesurés. Un pays où les gens auraient été entraînés à désobéir, quel genre de gouvernement pourrait-il avoir ?

Soyons raisonnables, mourrons !

Tout ce qui précède relève de l’utopie. OUI ! Imaginons une Ukraine désobéissante, aurait-elle été envahie ? Probablement, mais avec bien moins de morts et de destructions. Quel intérêt pour la Russie. Au moins pas celui de glorifier son armée et de continuer par le biais d’une guerre qui ne dit pas son nom de museler son propre peuple.

Pas sérieux ! Oui, bien sûr, mais cela ne vaudrait pas le coup d’essayer ? Car la guerre vient et elle est sérieuse !

Pierre Sommermeyer

un ancien insoumis à la guerre en Algérie

Nous reconstruisons !

Le site précédent avait subi les conséquences d’évolutions techniques incontournables et n’était plus en mesure de remplir son rôle.

Nous avons donc décider de le refaire entièrement en privilégiant les textes tant théoriques que pratiques qui nous semble le plus intéressants.

Bonnes lectures

Quelques données fondamentales

Paru dans « Anarchisme et Non-Violence », n°1 (avril 1965)

Les structures de la société actuelle sont essentiellement étatiques ; elles ne peuvent se maintenir que par l’autorité et la violence.

Les anarchistes préconisent la disparition de l’État ; ils proposent une société sans autorité où la violence ne se manifesterait plus dans les rapports sociaux.

Face au pouvoir et à l’autorité, les anarchistes ont apporté des solutions libertaires (fédéralisme, syndicalisme,etc.), mais en opposant la violence à la violence, ils l’ont ainsi légitimée.

De toute façon, devant le gigantisme actuel des forces répressives et la mise en condition psychologique, la violence insurrectionnelle paraît impuissante.

Les méthodes non violentes paraissent être le moyen d’action le plus conforme aux théories anarchistes ; elles constituent une force qui permet d’éviter les conséquences autoritaires de la violence.

L’action directe non violente a surtout été utilisée par des groupements religieux, généralement avec succès, mais la non-violence n’est pas plus d’essence religieuse que la violence est anarchiste et athée. C’est pourquoi il est nécessaire d’étudier et de mettre en pratique ces formes d’action.

Nous posons donc la primauté de la non-violence et estimons que le ralliement à « Anarchisme et Non-Violence » devrait impliquer l’emploi de la non-violence tant dans l’action sociale que dans le comportement individuel.

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