André Bernard
Légitime violence
Article mis en ligne le 3 mars 2011
dernière modification le 23 juin 2011

par ANV2
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Cet article est paru dans le Monde libertaire en réponse à « Face à la violence, face au pacifisme, l’anarchisme », de John Rackham paru dans le Monde libertaire, n° 1622, du 10 au 16 février 2011

A ce sujet lire aussi l’article de Pierre Sommermeyer qui n’a pu paraître dans le Monde libertaire

Je serai d’accord avec John Rackham pour dire que la notion de violence est relative : ce qui est violent pour l’un ne l’est pas toujours pour l’autre. Et une discussion pourrait s’ouvrir à l’infini qui nous conduirait à trouver des zones incertaines, « grises » ; entre la plus grande violence et la non-violence absolue, il y a donc une gradation.

Je pense que nous serons encore d’accord pour dire qu’il y a une « violence structurelle » pratiquée, d’une part, par l’État (qui s’arroge le monopole de cette violence) et, d’autre part, par le capitalisme (qui dissimule plus ou moins sa violence) ; et que, de ce fait, nous sommes (nous : individus, classes, etc.) en état de légitime défense. L’État et le capitalisme camouflent ainsi de leur mieux cette violence structurelle pour condamner en revanche ceux qui se révoltent violemment − les casseurs, les anarchistes, les terroristes, etc. − et qui se considèrent, eux, en état de légitime défense.

Dans ce cas, Rackham pense que cette légitime défense ne relève pas de la violence et qu’il ne faut pas nommer cette défense « violence ». Ce que ne faisait pas Georges Sorel qui, de son côté, distinguait la « force » de la « violence » :

« … nous dirions donc que la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence. » (Réflexions sur la violence, pp. 256-257.) Comme on le voit, la terminologie, ça se discute.
Quant à moi, je dirais que la défense du prolétariat (du peuple, des gens, etc., ou d’un seul individu) est légitime même si elle n’est pas légale.
Rackham écrit : « Le mot “violence” fait en effet, et à juste titre, généralement horreur à beaucoup, bien des gens aspirant légitimement à une vie sociale apaisée, sans violence. » C’est une constatation vraie dont nous devons tenir compte.

Et il n’y a donc rien d’étonnant que l’État se serve à l’envi de ce sentiment pour combattre les contestataires, les discréditant, donnant d’eux une mauvaise image. D’ailleurs, nous les anars, depuis la période « terroriste », nous portons ce chapeau. Chapeau qui, actuellement, devient turban sur la tête des islamistes.

Je serai d’accord avec Rackham quant aux réformistes qui veulent accéder à l’État sans toucher au système capitaliste ; c’est du tout-venant.
Où je ne suis plus d’accord, c’est quand il emploie, me semble-t-il incorrectement, le terme de « pacifiste ». Je ne conserverais quant à moi ce terme que pour les militants qui sont opposés à la guerre : Lecoin, Mayoux, Beauchet, Challaye, etc. ; des pacifistes pas spécialement non violents et quelquefois partisans de la violence. Et rapprocher « pacifistes » et « collaborationnistes » risque de prêter à l’amalgame vichyssois que tous ne méritent pas.

Et quand Rackham écrit : « La contestation devrait donc passer sous les fourches Caudines de la loi, des institutions, pour être légitimes », je me demande pourquoi elle le devrait.

Depuis quelques années, en France, des militants pratiquent la désobéissance civile en toute illégalité (on pourra discuter le bien-fondé de ces actions) ; combats divers qui sont pour eux tout à fait « légitimes » sans être pour autant « légaux ». La plupart sont partisans de la non-violence, mais la désobéissance civile peut être violente. D’ailleurs il est des actions, contre les OGM, par exemple, qui sont considérées comme particulièrement violentes.

Je ne peux m’engager plus avant dans la discussion avec Rackham car je ne suis pas sûr de toujours le comprendre. Disons que ce texte est une première approche qui pourra se poursuivre…

Je me méfie d’une certaine véhémence du discours qui ne conforte souvent que sa propre bonne conscience ; s’indigner ne suffit pas, il faut certes agir.
Deux peuples, récemment, le tunisien et l’égyptien, viennent de nous montrer que la plus grande efficacité ne peut venir que du déploiement en masse des hommes et des femmes ; ce qu’ils ont fait plutôt pacifiquement (et sans leaders) car ils ont su déjouer les provocations policières ; avec cependant des morts dans leurs rangs. Je ne mettrai pas de côté un facteur qui a été déterminant : la non-intervention de l’armée contre le peuple. Et je n’oublierai pas l’étincelle qui a allumé le corps de Mohamed Bouazizi : le sacrifice désespéré de ce garçon a allumé un feu de révolte et d’espérance.

Anarchistes, nous ne voulons pas le pouvoir politique que nous souhaitons plutôt détruire, mais nous voulons au moins un pouvoir économique décentralisé. Cela se fera-t-il par les armes ? J’en doute : ceux qui triomphent par ce moyen n’abandonnent que rarement le pouvoir ; le pouvoir qu’ils ont conquis par le fusil, ils le gardent ; et tout recommence…

« Les anarchistes appréhendent leur pensée comme une véritable force plastique qui peut se décliner de manière totalement différente au gré des événements et des situations », a écrit quelque part Vivien García. C’est une ouverture à l’imagination.

André Bernard

anitandre33@plusloin.org


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