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De la violence et de son utilisation,

Pierre Sommermeyer

En réponse (qui n’a pas paru dans le M.L.) à « Face à la violence, face au pacifisme, l’anarchisme », de John Rackham paru dans le Monde libertaire, n° 1622, du 10 au 16 février 2011

A ce sujet lire aussi l’article d’André Bernard

JPEGDire que la violence règne dans le monde, c’est enfoncer une porte ouverte. Savoir avec Kropotkine que l’entraide est ce qui explique la survie de l’humanité n’a pour conséquence que de faire ressortir à quel point la violence est contraire au cours normal des choses. L’histoire des tentatives de libération humaine est pleine de bruit et de fureur. Si l’entraide a été un moteur incontournable de l’histoire humaine, la violence a été mise en œuvre de façon permanente par ceux qui voulaient la détourner à leur profit.

Aujourd’hui, après les « révolutions » tunisienne et égyptienne, en attendant les suivantes, l’utilisation de la violence est à l’ordre du jour dans les débats des révolutionnaires. L’échec du mouvement des retraites, comme celui des mouvements antérieurs, laisse un goût amer et la sensation qu’il faut passer à l’échelon supérieur dans le cas d’affrontement avec l’ordre en place. Le mouvement de cet automne 2010 avec sa suite de manifestations – marches à pied – sans résultat a nous a laissés sur notre faim ; les actions dites interpro ont montré à la fois leur efficacité et leurs limites. Bien des militants résolus pensent que le temps de l’affrontement direct est arrivé et que seul il permettra de bousculer l’état des choses. L’utilisation de la violence dans les manifestations en cas d’intervention policière est, pour eux, un pas vers la révolution généralisée. Les témoignages laissés par les acteurs des révolutions passées ne laissent aucun doute sur cette nécessité. Au moins pour les tenants actuels de cette thèse. Elle est faite tant de fidélité aux anciens que de leurs propres espoirs/désespoirs devant la situation actuelle.

En fait, la question qui se pose est de savoir si aujourd’hui ressemble à hier, si l’on peut concevoir la révolution de demain comme celles de hier. La première évidence est que les nations de notre sphère européenne ne sont plus que de pâles répliques de ce qu’elles furent. Elles sont liées les unes aux autres de façon irrévocable, de telle sorte qu’un changement profond dans un seul pays ne peut avoir lieu sans l’accord ou au moins le laisser-faire des autres. Quoi qu’en disent nos dirigeants, l’indépendance nationale a vécu. La deuxième question est celle de savoir quel est le pouvoir qu’il faut renverser. En fait, qui est le pouvoir ?

Toute analyse montre qu’il y a d’abord ceux qui l’exercent au nom de la Constitution. Il faut leur adjoindre ceux qui attendent de l’exercer, c’est l’opposition. Puis il y a ceux qui participent au jeu complexe de la danse du pouvoir : « Je ne l’exerce pas mais sans moi vous ne pouvez pas l’exercer ». Ce sont les différents groupes de pressions. Puis il y a les entreprises, les services publics et les institutions régionales, départementales et locales. Dans toutes ces structures, il y a des gens qui décident peu ou prou et tiennent à leurs fonctions même s’ils en contestent l’exécution. On s’aperçoit très vite que le pouvoir s’est dilué dans une multitude de fonctions. C’est cette masse qu’il faut bouger, bousculer, renverser. Ne considérer le pouvoir que sous sa forme institutionnelle, gouvernementale, c’est avoir une conception monothéiste de la société.

Dans bien des circonstances, la violence est utilisée pour s’approprier quelque chose dont le possesseur ne veut pas se séparer, argent ou propriété. Dans le cas de la violence révolutionnaire, il s’agit soit de mettre hors de nuire des factieux qui veulent empêcher la révolution d’exister ou bien de détrôner ceux qui exercent un pouvoir honni. Concrètement, dans les deux cas, l’utilisation d’armes est nécessaire ; et tuer l’ennemi peut être obligatoire.

La plupart du temps, les « révolutionnaires » se refusent ou oublient d’examiner les révolutions passées au filtre des armes utilisées. Les révolutionnaires sont pauvres par définition. Il faut de l’argent pour avoir des armes. Il faut des financeurs pour avoir de l’argent. Il faut des engagements, des compromis, des promesses pour avoir des financiers. Nous sommes les héritiers d’un temps où le passage de troupes, avec armes et bagages, dans le camp de la révolution faisait basculer l’espoir. Aujourd’hui, le théoricien de la révolution violente fait l’impasse sur cette problématique. Il refuse de se pencher sur l’ultrasophistication des armes. Il a, de fait, un comportement mystique.

Si l’on utilise souvent les « armes de la critique », la « critique des armes » est le plus souvent laissée de côté ou utilisée pour réclamer plus d’efficacité, c’est-à-dire de discipline sans que l’on ose, la plupart du temps, y ajouter l’adjectif militaire. Aujourd’hui, l’avancée technologique de l’armement réduit à néant le mythe de la barricade. La revendication de l’utilisation de la violence dans les affrontements sociaux porte en filigrane le désir de la prise du pouvoir et non sa destruction. La violence n’est efficace que si elle est armée. C’est bien ce qu’ont compris dès les origines de l’humanité ceux dont le pouvoir était menacé. Il peut arriver qu’un pouvoir soit supprimé par l’usage des armes, mais cela ressemble plus à un passage de témoin, comme dans une course de relais, qu’à une transformation bénéfique des rapports sociaux.

Pierre Sommermeyer

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