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Violence, contre-violence, non-violence anarchistes

Texte de présentation du n° 5 de "Réfractions", printemps 2000.

Entre violence, contre-violence et non-violence anarchistes, que choisir ?

Il y a bien des façons d’envisager la violence et de poser le problème de la fin et des moyens [1]. En tant qu’anarchistes, nous luttons contre toute domination. Notre discours n’est pas la langue de bois, religieuse ou humaniste, de ceux qui se bornent à dénoncer les « abus » de la domination et lui fournissent les alibis dont elle a besoin pour se perpétuer. Au-delà de nos divergences sur les formes, les origines, la définition, les fins, l’efficacité de la violence, nous pensons que la domination est, dans son principe même, une violence.

Quant aux moyens, l’effort pour éviter de recourir à la violence ne date pas du 20e siècle. C’est dans la mesure où cet effort a échoué que les dominés, pour lutter contre les violences qui leur sont faites, développent une « contre-violence », notamment révolutionnaire. Et des manifestations comme celle de Seattle en novembre 1999 confirment que l’action directe sans violence, avec ses méthodes maintenant éprouvées [2], est parfois efficace. Au point qu’on peut se demander quelle place lui donner : multiplier les initiatives sans violence en continuant à miser, quand elles ne suffisent pas, sur les moyens violents (attitude souvent confondue, à tort, avec la non-violence), ou prolonger la dynamique enclenchée et passer à la non-violence proprement dite, qui implique non seulement de recourir à l’action directe sans violence, mais aussi de se refuser dans toutes les luttes collectives le recours, même ultime, à des moyens violents ? Cette question concerne les anarchistes, si on admet que tout recours à la violence perpétue la domination, en la faisant tout au plus changer de camp.

Qu’il s’agisse de la violence en elle-même ou des moyens de lutter contre elle, notre dossier ne présente pas une position unique, mais, sur quelques points essentiels, des éclairages différents, qui reflètent, le cas échéant, nos divergences.

Violence au quotidien. Philippe Garnier, à partir de ses observations cliniques en banlieues pauvres, souligne l’absence de liens spécifiant une inscription sociétale, susceptibles de faire sens pour l’enfant ou l’adolescent. Il situe la violence, pour l’essentiel, dans la structure de la psychè, dans un affrontement, sur lequel il s’interroge, entre la violence des pulsions et celle des interdits. Philippe Coutant montre la violence institutionnelle, aux sens anthropologique et psychanalytique, jusque dans les milieux anarchistes. Pour quitter les mondes clos de l’identité militante, il propose d’« inventer un autre possible, où le multiple est assumé et les moyens sont constitutifs des fins », grâce au « nomadisme libertaire ».

Choix éthiques. Eduardo Colombo pose que la violence « pour se libérer de l’oppression » est légitime, et cohérente avec sa fin. C’est « pour la construction d’une société libre » qu’utiliser la violence est contradictoire. La libération et la liberté sont des niveaux distincts, quoiqu’entremêlés. Le chantage non violent à la conscience morale de l’adversaire est inefficace devant la raison d’Etat. Pour André Bernard, ni la violence ni les tactiques réformistes ne permettront d’atteindre la fin anarchiste. La violence, naturelle à l’homme, tend « à être contrôlée ou bannie du milieu social ». La créativité « par la poésie, l’utopie et le rêve » est essentielle pour réaliser un « renversement de l’esprit », « condition d’une véritable révolution sociale, encore inconnue ». François Sébastianoff, écartant toute affirmation métaphysique, y compris celle de la liberté, part de la quête du plaisir et propose deux paris, seuls efficaces, ensemble, contre la domination : l’objectivité scientifique (qui n’est pas le scientisme) et la non-violence collective (libérée de tout dogme religieux ou philosophique), l’urgent étant d’y former les enfants.

L’épreuve de l’histoire. Jacques Toublet rappelle comment la majorité des libertaires est passée, après le congrès de La Haye (1872), de la propagande par le fait à l’action directe violente, voire à une mystique de la violence prolétarienne, alors qu’une minorité restait fidèle aux concepts « constructifs » de Bakounine. Désaccord qui a gêné pendant un siècle le développement du mouvement libertaire. Un article de Graswurzelrevolution relate la résistance victorieuse des syndicats allemands à un putsch par une grève générale en mars 1920. Il suggère qu’à cette date, beaucoup de travailleurs considéraient ce type d’action comme plus efficace que la violence armée. Roland Breton décrit les divers courants, violents ou non, qui ont inspiré la lutte pour l’indépendance de l’Inde, puis d’autres luttes de masse. Pour lui, le problème n’est pas stratégique, mais éthique : le renoncement à la violence n’est-il pas « la condition même » de l’établissement d’une société sans violence, donc la base d’une éducation à développer dès maintenant ?

Publications anarchistes non violentes. Les derniers articles présentent des groupes qui ont choisi l’action directe non violente. Anarchisme et non-violence (1964-1974) a été créé et animé par des pionniers auxquels le temps a donné raison : Marcel Viaud constate que se multiplient, sur des objectifs sociaux très divers de rupture non violente, des associations autonomes, alternatives, indépendantes de toute croyance religieuse, et souvent (de fait, sinon explicitement) libertaires. Graswurzelrevolution, inspiré entre autres par ANV, est, depuis 1972, l’organe de réflexion et d’action d’un réseau de groupes qui visent à « développer la théorie et la pratique de la révolution non violente » ; Bernd Drücke situe l’ensemble de ces groupes comme un pôle important du mouvement non violent et de l’anarchisme dans l’Allemagne actuelle.

François Sébastianoff

Pour un historique et une chronologie des articles en fonction de leur date de rédaction, cliquez ici.

Notes

[1Le lecteur a sous les yeux le texte de présentation du n° 5 de Réfractions, printemps 2000.

[2Concertation, entraînement, médiatisation, autonomie, coordination, humour, dérision, etc. Voir dans Alternative libertaire (belge) n° 225, février 2000, le texte complet de l’article signé Starhawk : « Comment nous avons bloqué l’OMC ».

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