Non-violence : récupération ou dernière chance ? Publié dans "Politis" n° 474 du 11 déc. 1997.

, par  FS , popularité : 15%

La non-violence est une idée neuve en Europe, mais elle risque d’être récupérée, tuée dans l’œuf, par certains des courants qui s’en réclament.

La non-violence collective [1] (je n’ai rien à dire sur l’individuelle) n’est pas pour moi une mystique. C’est une technique, qui doit son efficacité au fait qu’elle exclut tout recours à la violence armée : c’est parce qu’elle ôte ainsi à l’adversaire sa principale raison d’avoir peur qu’elle a des chances de lui saper le moral, de le déstabiliser, de l’amener à réfléchir. Oui, la non-violence collective prend le risque d’être écrasée. Rien à voir avec la diplomatie à l’abri des canons.

Tant qu’on envisage de faire appel à la violence armée en cas d’échec, on prive la stratégie non-violente de son efficacité, on est toujours dans la casuistique catholique, qui est celle de tous les dominants : « La violence, c’est pas bien, mais c’est parfois légitime, pour défendre des valeurs supérieures ». Le MAN lui-même (Mouvement pour une Alternative non-violente), qui refuse de légitimer la violence, admet qu’elle puisse être une « nécessité » [2]. « Nécessité » ambiguë, euphémisme : si on admet que le recours à la violence puisse se révéler, comme on dit, un « mal nécessaire », c’est qu’on croit toujours aux « valeurs sacrées », celles qui font marcher comme un seul homme. Si on n’y prend pas garde, dans quelques années, tous les gouvernants, tous les partis, tous ceux qui tiennent aux hiérarchies de dominance se réclameront de la Non-violence, comme aujourd’hui de la Liberté, de la Démocratie, de la Justice, de l’Ordre, de la Révolution, de l’Homme... « Bouillie de mots », disait Henri Laborit. Naïveté des « réalistes » à court terme, ou imposture des politiques. Fiction des « valeurs », défendues par un État idéalement démocratique, comme s’il planait au-dessus de la luttes des classes. Tout est prêt, au niveau idéologique, pour que le rôle des non-violents se confonde (sous l’étiquette de « médiateurs » ? d’« agents d’ambiance » ?...) avec celui d’auxiliaires des polices et des armées.

La non-violence est un risque calculé. Puisqu’elle exige un profond changement des mentalités et qu’elle échoue si elle n’est pas pratiquée par toute une population, l’unique priorité est, à mon avis, de préparer la non-violence comme on prépare la guerre, de nous entraîner et de conditionner nos descendants à la non-violence [, présentée non pas comme une énième Valeur sacrée, mais simplement comme une hypothèse éthique, relative à ce que nous pensons être l’intérêt de l’humanité au seuil du prochain millénaire] [3]. En tout cas, face au flicage électronique, face aux armées de métier, les dominés n’ont plus qu’une arme, la non-violence collective.

François Sébastianoff

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[1] Le présent texte a été publié dans Politis n° 474 du 11 déc. 1997.

[2] Non-violence : éthique et politique. Contribution au débat, Librairie FPH, 1996, p. 19 et suiv. Texte collectif adopté par le congrès du MAN en 1995.

[3] Ce passage entre crochets droits a été supprimé par la Rédaction de Politis.

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