Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Textes > Articles de François Sébastianoff > Henri Laborit et la non-violence

Henri Laborit et la non-violence

Henri Laborit, un scientifique, qui ne croyait pas à la liberté, voyait dans les comportements non-violents un des produits les plus utiles du « cerveau imaginant ».

Henri Laborit n’est pas seulement célèbre par ses découvertes [1]. C’était aussi un esprit synthétique, un grand vulgarisateur, un homme chaleureux, qui ignorait la langue de bois. Je l’ai d’abord connu par ses ouvrages. Je ne suis entré en contact personnel avec lui qu’après avoir rédigé un texte qui lui devait beaucoup et où je proposais d’éduquer les enfants à deux valeurs seulement, l’objectivité scientifique et la non-violence collective. Henri Laborit (lettre du 10 sept. 1991) s’est déclaré d’emblée en « communion d’idées » avec moi sur ce projet. Mon texte mettait pourtant les points sur les i. J’y précisais notamment que la non violence collective a pour spécificité d’assurer l’adversaire qu’il ne sera pas détruit, même s’il tue : la stratégie non-violente n’est pas la diplomatie à l’abri des canons.

Laborit ne s’est pas étonné d’apprendre que mon projet d’éducation n’avait pas convaincu les « réalistes » auxquels je l’ai présenté : les Verts (la non violence ? Bien sûr... mais pas au point d’effaroucher les électeurs !) et le MAN (la non violence ? Bien sûr ... sauf « nécessité » supérieure !). Laborit se situe, comme on va voir, dans un courant non spiritualiste, et il ne parle même pas directement, dans ses livres, d’éducation à la non violence collective. Mais pour lui, la non-violence va dans le même sens que l’éducation qu’il préconise. C’est ce que je lui ai donné l’occasion de préciser dans une lettre.

Nouveaux sans être libres

Souvent, ceux qui luttent pour les libertés croient à la liberté. Certains font même dire à la science que la liberté « émerge », au cours de l’évolution, à partir du « niveau humain ». Le bon Laborit dirait qu’ils se font plaisir... Mais l’important, dans la notion de « niveaux d’organisation » [2], c’est que chaque niveau, tout en fonctionnant selon ses structures propres, dépend du niveau qui l’englobe immédiatement. La complexité, que nous découvrons à tous les niveaux, fait seulement qu’au niveau humain, du moins à l’échelle individuelle, l’imprévisibilité des comportements est relativement grande. Passer de celle-ci à la liberté, c’est poser une affirmation métaphysique, grosse de tous les arbitraires et de toutes les intolérances.

Sans liberté, pas question de « transcender notre nature », et la violence humaine peut s’expliquer sans a priori métaphysiques. Probablement, les dominants ont entretenu l’« agressivité de compétition » [3], qui les avait servis, au delà des conditions qui l’ont fait naître au début du néolithique. Ils continuent à l’entretenir, ils ont institutionnalisé les hiérarchies de dominance et masqué la lutte pour la dominance sous des rationalisations, les « valeurs sacrées » de chaque sous groupe : le Chef, Dieu, la Patrie, les Droits de l’Homme, la Liberté, la Démocratie, la Révolution... Qu’elles soient ou non universelles, leur caractère absolu, inculqué dès l’enfance, refoule la sensibilité, bloque l’esprit critique, favorise les comportements violents, justifie qu’on tue et qu’on meure. Comment l’individu pourrait-il imaginer des voies nouvelles, si toute son éducation « n’a fait qu’alimenter son système nerveux en certitudes admirables, ce qui ne laisse aucune indépendance fonctionnelle aux zones associatives de son cerveau » ? [4] Les réseaux neuronaux se construisent par tâtonnements aléatoires et interaction de l’individu avec son milieu. Que nous ayons ou non l’impression d’être libres, nous ignorons largement les multiples interactions qui nous déterminent, y compris celles qui nous libèrent des unes... au profit des autres. Pour prendre une image chère à Laborit, l’homme est allé sur la Lune en utilisant certaines lois physiques : il ne s’est pas libéré, même partiellement, de l’univers physique !

Toujours d’après Laborit, il reste un moyen de favoriser la capacité de l’homme à évoluer : l’éducation « relativiste » [5] (que j’appelle « éducation à l’objectivité »). La construction de réseaux neuronaux plus riches et moins exclusifs permettrait à l’individu d’en dissocier plus facilement, par la suite, certains sous-ensembles pour créer des associations nouvelles, au gré d’autres tâtonnements aléatoires et d’interactions avec des facteurs nouveaux pour lui, imprévus, voire imprévisibles. Bien entendu, nouveauté ne signifie pas liberté. [...] L’homme ne diffère pas de l’animal par la liberté, mais par l’imagination.

Non-violence et survie de l’espèce

Pour Laborit, « l’éthique ne peut être que celle de l’espèce ». Le droit fondamental de l’homme, loin de la « bouillie de mots » humaniste, c’est que chaque individu soit « informé avant tout sur ce qui se passe en lui », dans son cerveau, seul moyen pour qu’il comprenne que sa finalité n’est pas de lutter pour la dominance (la sienne, celle d’un chef ou celle d’un sous groupe), mais qu’elle est la même que celle de l’espèce : « survivre » [6]. J’ai demandé à Laborit comment il situait la non-violence collective dans sa grille des comportements. Voici sa réponse, avec les imperfections du premier jet : « Pour moi comme pour vous, il ne s’agit pas d’une fuite, ni d’une inhibition, ni même d’une lutte. Il s’agit, à mon sens, d’un résultat de l’activité fonctionnelle d’un cerveau imaginant capable de s’intégrer dans un ensemble collectif qui ne peut être un groupe, mais l’espèce toute entière. La non-violence, contrairement à ce que disent les éthologistes, est coutumière chez l’animal. C’est par elle qu’une espèce se perpétue et que le meurtre intraspécifique n’existe pas. Il est probable que chez l’homme, l’imaginaire qui devrait nous conduire à la non-violence nous a d’abord conduit, par l’intermédiaire du langage et du discours logique à l’agressivité inter-individuelle et intergroupes » (lettre du 25 août 1992).

La non-violence n’est évidemment pas, pour Laborit, un moyen au service des « valeurs sacrées ». Elle est, comme l’objectivité scientifique, un produit de notre système nerveux, relatif notamment aux urgences planétaires actuelles : elle ne relève pas plus d’une « surnature » que l’objectivité scientifique ne fournit un « discours vrai ». L’une et l’autre nous permettent seulement d’agir sur notre milieu au mieux de ce qui nous paraît être l’intérêt commun de l’individu et de l’espèce, et qui paraîtra tel aux enfants que nous aurons éduqués dans ce sens. La stratégie non-violente est le refus, au profit de l’ensemble, d’adopter un comportement de lutte (destructrice) au service d’un sous-ensemble.

A mon avis, Laborit oubliait un peu que choisir la non-violence, c’est d’abord écouter sa sensibilité (recherche du plaisir, révolte) et compter sur celle de l’adversaire. D’autre part, ni la science ni l’espèce ne sont compétentes pour nous dicter aucun choix de valeurs, y compris celui de poser l’objectivité scientifique et la non-violence collective comme nos hypothèses éthiques, de subordonner notre survie et celle de l’espèce à la qualité non-violente de cette survie (nous risquons de mourir dans une action non-violente, nous pouvons nous suicider avant d’avoir procréé). Si Laborit s’est néanmoins intéressé à cette démarche, est ce parce qu’il sentait ce que son éthique de l’espèce a d’intellectualiste, voire de scientiste ? Sa mort ne m’a pas laissé le temps de lui poser cette question. Mais la dernière page de La colombe assassinée trahit une insatisfaction douloureuse : « A supposer même que l’homme parvienne un jour à faire disparaître l’agressivité intraspécifique [...], un problème restera [...]. Pourquoi, dans l’enchaînement si complexe des systèmes écologiques de la biosphère, toute vie est-elle dépendante d’une autre vie qu’elle détruit ? » [7]

François Sébastianoff

Pour un historique et une chronologie des articles en fonction de leur date de rédaction, cliquez ici.

[1] Le présent témoignage a été proposé à Non-violence actualité le 8 avril 1996, et non publié.

[2] Henri Laborit, La colombe assassinée, éd. Grasset,1983, p. 22.

[3] Ibid., p. 98.

[4] Henri Laborit, Eloge de la fuite, éd. Laffont, 1976, p. 70.

[5] Ibid., p. 71.

[6] Henri Laborit, L’esprit du grenier, éd. Grasset, 1992, p. 221-222.

[7] Henri Laborit (1914-1995) : médecin, chirurgien, chercheur (prix Lasker 1957, aux USA, pour le premier tranquillisant). Nombreux écrits scientifiques de grande diffusion, couvrant des domaines larges : cybernétique, écologie, biologie, neurobiologie, éthologie, urbanisme, économie ... Lire : Eloge de la fuite (Laffont I976, rééd. Folio 32 F), La colombe assassinée (Grasset 1983, 100 F). Ecouter : l’interview de Laborit à propos de La colombe assassinée sur Radio Libertaire (145, rue Amelot 75011 Paris ; une cassette audio 60 F [aujourd’hui épuisée]). Voir : le film (ou la cassette du film) d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique, d’après les travaux de Laborit, 1980. Pour une présentation rapide : Le Monde du 20. 05. 1995 ; Transversales de juillet-août 1995 ; La Recherche d’octobre 1995.

SPIP 3.0.16 [21266] | Squelette BeeSpip v.3.1.0