L’identité des non-violents
Publié dans "Non-violence actualité" n° 182, juillet 1994.

La non-violence collective refuse tout recours, même « exceptionnel », aux moyens violents, et utilise l’objectivité pour agir sur les causes de la violence.

Article mis en ligne le 27 mai 2009
dernière modification le 23 août 2011

par FS
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La non-violence collective refuse tout recours, même « exceptionnel », aux moyens violents, et utilise l’objectivité pour agir sur les causes de la violence.

Le rôle des non-violents est-il de justifier des interventions militaires, en Bosnie ou ailleurs [1], de mettre de l’huile dans les rouages de l’entreprise, de faire régner « l’ordre » dans les quartiers, les écoles, les familles ? Quand je me suis déclaré non-violent, j’avais compris que la non-violence, comme stratégie collective, exerce une contrainte sur l’adversaire, mais que :

1. La non-violence collective refuse toute exception, tout recours à des moyens violents, c’est-à-dire qui détruisent l’adversaire.

2. La non-violence collective ne définit aucune fin, mais évalue tous les choix de valeurs, tous les projets de société, d’après les moyens utilisés : elle est le critère de tous nos choix éthiques. Je pensais que ces deux points étaient acquis pour tous les non-violents, et j’envisageais seulement de contribuer à la réflexion sur d’autres points, notamment les deux suivants.

3. L’effort d’objectivité caractéristique des recherches scientifiques permet d’avancer dans la prévision des comportements humains à partir des facteurs qui les déterminent : la connaissance de ces facteurs est indispensable pour agir efficacement contre ceux d’entre eux qui favorisent la violence. Cette connaissance fonde en même temps la tolérance, en nous invitant notamment à relativiser notre propre discours, et pas seulement celui des autres, à fournir, sous la forme d’hypothèses éthiques, un cadre de pensée acceptable par les héritiers des cultures les plus diverses.

4. Puisque la stratégie collective non-violente exige un profond changement de mentalité et qu’elle échoue quand elle n’est pas pratiquée par toute une population, notre unique priorité est d’agir à court terme par les médias et surtout à moyen terme par l’éducation, non pas en vue de « prendre le pouvoir », mais de généraliser les actions non-violentes.

Or, j’ai découvert peu à peu que les rédacteurs de NVA [1], de même sans doute que leurs lecteurs, ne sont pas tous d’accord entre eux, non seulement sur les points 3 et 4, mais même sur les points 1 et 2. Reprenons-les successivement.

Pas de valeur supérieure à la non-violence

1. [...] Ceux qui se veulent non-violents me semblent tous d’accord pour rejeter la notion de violence légitime. Mais les uns admettent la notion de violence nécessaire. Pour Jean Marie Muller, il existe des « cas-limites où la violence peut s’avérer nécessaire » (Lexique de la non-violence, p. 30). Jacques Muller, dans NVA de mars 1994, estime qu’en Bosnie, « il faut passer à l’acte le moins violent possible », en l’occurrence une intervention armée. D’autres hésitent. D’autres, enfin, refusent toute exception. Ils rejettent le chantage du style : « Si nous ne recourons pas à la violence à court terme, nous ne pourrons pas atteindre les fins excellentes que nous nous proposons à long terme ».

Dans le même sens que Jean Philippe Turpin (NVA de mai 1994), je ne reconnais pas de valeurs supérieures à la non-violence. Distinguer sur un tel sujet entre « normal » et « exceptionnel », « légitime » et « nécessaire », « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », etc., c’est retomber dans la casuistique catholique, qui est celle de tous les dominants : « Tu ne tueras point.. sauf pour défendre des valeurs supérieures... ». Elle fonctionne, qu’on le veuille ou non, comme une justification de la violence. Pour moi, toutes nos complicités, directes ou indirectes, avec la violence sont des échecs, explicables objectivement, mais que, en tant que non-violents, nous ne pouvons pas justifier. Ni rigoristes ni laxistes : seulement cohérents.

2. Notre identité ne se limite pas à notre position sur la casuistique de la violence armée. Le deuxième point (la non-violence comme critère de tous nos choix éthiques) concerne notre évaluation des institutions, de toutes les pratiques sociales, y compris nos propres démarches. Ici encore, j’ai constaté des divergences profondes. Par exemple, certains m’ont paru acquis d’emblée à la médiation, que d’autres abordent d’un regard critique. J’éprouve des réserves à l’égard de la médiation en entreprise. Mais c’est le fonctionnement de tous les cadres de la vie sociale que nous évaluons d’abord d’un point de vue unique, celui de la non violence. Si nous acceptons des cloisons étanches entre ces cadres, si nous renonçons à lutter sur le terrain, dans ces cadres mêmes, contre les facteurs communs qui les déterminent, contre les facteurs généraux des violences qui s’y produisent, contribuerons-nous à autre chose qu’à y maintenir le « désordre établi » (Emmanuel Mounier) ? Les luttes non-violentes sont toujours des luttes globales.
Quelle éducation pour nos enfants ?

3. À propos du troisième point ( l’effort d’objectivité), certains se fient à leur intuition, voire prennent la non-violence, qui est un choix éthique, pour une grille d’analyse, ce qu’elle n’est pas. D’autres, au contraire, pensent qu’avant d’évaluer les pratiques, les institutions, les projets politiques, du point de vue de la non-violence (point 2), il est prudent d’analyser aussi objectivement que possible (point 3) leur fonctionnement social réel, au delà des grands mots. Cette analyse suppose qu’on explicite ses propres choix par rapport à des grilles qui ne sont pas toujours d’accord entre elles. Des spécialistes comme Henri Laborit, Jean Pierre Changeux, Boris Cyrulnik, André Langaney Pierre Bourdieu, Gérard Mendel..., pour ne citer que quelques chercheurs dont les domaines sont très « englobants » (biologie, neurobiologie, biologie du comportement, anthropologie, sociologie, psychologie...) ont tenté de s’adresser directement à un public de non-spécialistes. NVA gagnerait à en parler plus souvent. [...].

4. Désaccords enfin sur le point 4. Pour les uns, il est urgent de "préciser... nos critères d’une intervention non-armée et armée ... » (Hans Schwab, NVA d’avril 1994, p. 11), pendant que d’autres se préoccupent surtout d’éduquer nos descendants à la non-violence. Et, quant au contenu de cette éducation, qu’apprendrons-nous à nos enfants ? A distinguer entre « violence légitime » et « violence nécessaire », et à s’entraîner pour réussir les « guerres nécessaires » ? Ou, au contraire, à parier sur la non violence, à penser que, pour sortir l’humanité de la spirale de la violence, il vaut mieux s’entraîner à ne pas y participer et que, au pire, on est plus utile, à terme, en mourant dans une action collective non violente que les armes à la main ?

Tous les non-violents ont intérêt à ce que le débat, ouvert sur le point 1 dans les derniers numéros de NVA, s’élargisse aux trois autres points et à tous les points importants que je peux avoir omis, bref au problème général : « Être non violent, qu’est ce que c’est ? ». Il s’agit de mettre à plat tous les points sensibles, par un débat clair, où chacun apporte ses préoccupations, ses choix, ses arguments, et prend connaissance des autres, en vue de faire apparaître nos accords, nos divergences et nos hésitations. C’est une question d’honnêteté et de crédibilité.

Francois Sébastianoff

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Notes :

[1Le présent texte a été publié dans Non-violence actualité n° 182, juillet 1994




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