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Valeurs absolues ou valeurs relatives ?

Publié dans "Non-Violence Actualité" n° 165, janvier 1993

Pour offrir un cadre de pensée acceptable par tous, commençons par relativiser nos propres automatismes culturels.

L’approche tenue habituellement dans Non-Violence Actualité  [1] présuppose la « liberté » et les « valeurs universelles ». Ainsi Jean-Marie Muller, dans son éditorial, partant de l’idée que le « choc des identités est une des causes majeures » des conflits armés actuels, pose que, « pour [...] acquérir sa liberté, l’individu doit prendre quelque distance par rapport aux normes établies par sa communauté » afin de refuser ce qui en elles « fait obstacle à l’universel ». Or les notions de liberté et de valeurs universelles ne vont pas de soi pour tout le monde.

Je suis de ceux pour qui le « choc des identités » n’est qu’une cause seconde, elle même effet d’une cause profonde qui est, comme toujours, la lutte pour la dominance (à l’intérieur des groupes et entre les groupes, ethniques, religieux, nationaux, politiques, familiaux, selon le niveaux, où on se place). C’est cette motivation profonde que chaque groupe occulte sous d’excellentes raisons, par exemple son identité menacée. Si les individus croient à ces justifications au point de tuer et de mourir, c’est qu’on a monté dans leur système nerveux des automatismes culturels : les Valeurs sacrées qui assurent la cohésion dans chaque groupe. Que celles ci soient présentées comme universelles et non comme particulières n’y change rien : c’est leur caractère absolu qui bloque l’esprit critique, induit une obéissance aveugle et conduit à des comportements violents.

Le cerveau humain

Pour qu’un individu arrive à relativiser sa socio-culture d’origine, les exhortations volontaristes ne suffisent pas : il a besoin d’outils pour analyser aussi objectivement que possible les réalités sociales, notamment la construction et la transmission des idéologies.
Il a besoin de connaître le fonctionnement du cerveau humain, les mécanismes par lesquels son propre cerveau a été conditionné dans un sens, celui de ses adversaires dans un autre, et ceux de tous les hommes selon la diversité des cultures et des situations, de sorte que l’hypothèse de la liberté n’est pas probable et que toutes nos valeurs sont relatives. Il a besoin de savoir notamment qu’à travers la diversité des cultures, un conditionnement à la dominance a été inscrit dans toutes les têtes... depuis 10 000 ans ! Les comportements collectifs destructeurs ne cesseront que quand l’éducation n’encombrera plus d’absolus la mémoire des enfants, donc leur imagination. Si notre discours n’inclut pas de telles analyses, il restera purement exhortatif, peu efficace et facilement récupérable à titre de « supplément d’âme », par exemple au service de l’idéologie du consensus social.

Un cadre de pensée acceptable par tous

On peut sans croire à « la » liberté, lutter pour « les » libertés (droit de manger...). On peut, au lieu d’absolus, se contenter de postulats liés au moment actuel de l’évolution du grand groupe humain et fonctionnant comme des garde-fous. Les deux plus généraux peuvent être : au plan de la connaissance, celui de l’objectivité scientifique (fondamentalement relativiste), et au plan de l’action, celui de la non violence collective (critère de tous les autres choix de valeur). Dans ce cadre la « liberté » et les « valeurs universelles », si on y tient, ne sont plus imposées comme allant de soi : elles sont relativisées comme objets d’hypothèse.

En se relativisant le discours non violent perdrait-il quelque chose d’essentiel ? Je ne le crois pas. Mais en tous cas, c’est une des questions à nous poser si nous voulons fournir un cadre de pensée acceptable par tous les non-violents et au-delà, par les héritiers de toutes les cultures.

François Sébastianoff

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Notes

[1Le présent texte a été publié dans Non-Violence Actualité n° 165, janvier 1993

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