Résistance non violente sous des régimes communistes ? par Theodor Ebert -
II est trompeur, a affirmé le théologien luthérien Helmut Thielicke, de supposer que parce que la technique d’action non violente de Gandhi s’est montrée efficace en Inde, elle peut s’appliquer au conflit Est-Ouest. Toute décision de principe, dit Thielicke, doit dépendre de la situation dans laquelle elle est prise. « La situation de Gandhi était essentiellement celle d’un homme confronté à un gouvernement démocratique, respectueux des prescriptions de la loi ». La résistance non violente ne pourrait réussir que contre un adversaire « qui éprouve au moins un certain respect pour le sens chevaleresque et qui permet à sa conscience d’exercer une certaine influence sur ses actions ») [1]
« Ravager comme une bête de proie un troupeau de vaches sacrées est intolérable à toute conscience humaine ; et la capitulation plutôt que de commettre un acte intolérable était le but vers lequel la stratégie psychologique de Gandhi poussait ses adversaires. II les rendait impuissants grâce à leurs propres vertus.
« C’est là ce qui fait paraître plus que douteux que les principes de Gandhi puissent être appliqués au conflit Est-Ouest, car la question se pose de savoir si un adversaire combattant au nom du marxisme-léninisme réagirait de même façon, et si ce type de spéculation psychologique ne serait pas complètement déplacé. En dehors même du mépris général de la vie humaine dont cette famille idéologique est coutumière, l’éthique bolchévique réussirait toujours à justifier les actes de violence même extrêmes et unilatéraux en faisant référence au but ultime : la révolution mondiale et un ordre social idéal...
« Essayer d’utiliser l’inspiration gandhienne pour apporter une solution chrétienne au problème nucléaire... est une tentative vaine employant des moyens futiles. » [2]
Ce jugement se base, au moins en partie, sur une interprétation trop limitée des « principes gandhiens » et des ressorts de l’action non violente. Thielicke voit la technique de résistance de Gandhi comme une « stratégie psychologique », un appel moral lancé à l’adversaire, comme le montre sa comparaison de la bête de proie attaquant un troupeau de vaches sacrées.
Cette analogie est-elle apte à décrire l’effet produit sur un gouvernement par des formes de non-coopération telles que les boycotts ou les grèves générales ? Thoreau, le premier théoricien de la désobéissance civile, a usé d’un terme de physique pour décrire cet effet ; pour lui, la désobéissance civile agit comme une « contre-friction tendant à arrêter la machine. » [3] Gene Sharp a creusé cette approche. S’appuyant sur l’expérience historique et l’opinion d’éminents spécialistes des sciences politiques, il affirme que la puissance d’un dirigeant dépend de la collaboration et de l’obéissance de ses sujets. Le dirigeant ne tire pas son pouvoir de lui même, mais bien de facteurs qui lui sont extérieurs. Sa position sera menacée si la non-collaboration le prive de son autorité sur l’économie, les forces armées et l’administration.
« Si le refus (de collaboration) peut se maintenir malgré des sanctions variées, alors la fin du régime est en vue. » [4]
Lorsqu’on examine les possibilités d’une résistance non violente contre des régimes communistes, il faut tenir compte de cette théorie de la paralysie du gouvernement par la non-collaboration aussi bien que de facteurs psychologiques.
Les exemples historiques de résistance non violente organisée à des régimes communistes sont peu nombreux et très espacés dans le temps ; on manque de documentation à leur sujet et ils sont difficiles à interpréter. Le soulèvement est-allemand de 1953, les grèves au camp de concentration de Vorkuta la même année, et l’utilisation plus limitée de techniques non violentes durant la révolution hongroise de 1956 en sont les meilleurs exemples. [5]
Ces luttes de résistance ne purent atteindre leurs objectifs principaux. Les dirigeants communistes parvinrent à tenir leurs positions, et les opprimés ne s’aventurèrent pas une seconde fois à se soulever ouvertement contre le régime.
Cependant, il serait sommaire de conclure que la résistance non violente contre les régimes communistes ne peut qu’échouer. II est déjà significatif qu’une action de masse totalement ou partiellement non violente se soit produite dans des Etats communistes. Les experts spécialisés dans l’étude de la résistance antinazie déniaient avec emphase la simple possibilité d’une telle résistance, juste avant le soulèvement de 1953 en Allemagne de l’Est. [6]
L’analyse de ces luttes qui, même si elles ont fini par échouer, ont fait entrevoir la victoire à l’un ou l’autre moment, nous aiderait à montrer comment des campagnes non violentes contre une régime communiste pourraient être organisées avec succès.
Comme il existe peu de rapports sur les grèves de Vorkuta, [7] et que des méthodes aussi bien violentes que non violentes furent abondamment mises en oeuvre au cours de la révolution hongroise [8]d des 16 et 17 juin 1953 qui mérite le plus examen. On trouve de nombreuses relations de ce soulèvement, au cours duquel la violence ne fut utilisée que sporadiquement. la suite