La violence chez Proudhon

, par  ANV2 , popularité : 13%

Proudhon est stigmatisé par les marxistes orthodoxes pour s’être opposé à la prise du pouvoir politique par la violence. La polémique remonte à l’échange épistolaire de mai 1844 entre Marx et notre auteur, dialogue avorté dans lequel Proudhon se proposait de tuer la propriété « à petit feu », sans coup d’État politique, sans endoctrinement révolutionnaire, sans avant-garde consciente précédent un peuple aux si faibles lumières et capable seulement de faire du syndicalisme (analyse léniniste).

La position de fond de Proudhon revêt deux aspects :
- Toute prise de pouvoir par une minorité activiste et violente finit par installer celle-ci, une fois le pouvoir pris, dans une position de surplomb par rapport à la société civile, dans une séparation entre les dirigeants et les dirigés, dans un quasi-terrorisme situationnel par lequel les retards pris dans la conduite de la révolution politique sont imputés à des saboteurs, à des ennemis, à une cinquième colonne, à des fous. Il faut alors réagir par une main de fer sur la société et éradiquer les opposants, souvent innocents, mais pris comme boucs émissaires des errements des révolutionnaires. Proudhon avait en mémoire les dérives de la Révolution Française et il décrivait par anticipation les horreurs de la révolution bolchevique. On ne pardonne jamais aux Cassandre d’avoir eu raison... de dire qu’il ne suffit pas de s’emparer de la forteresse étatique et de tourner ses canons contre ses anciens occupants (analyse blanquiste).

- La société ne se révolutionne pas par décret. C’est une totalité systémique et structurelle d’interdépendances multiples et croisées entre les dimensions morales, culturelles, économiques, politiques, juridiques, psychologiques, sociologiques. La révolution doit vaincre à la fois la domination politique, l’exploitation économique et l’hégémonie idéologique, qui signifient la même chose sous trois états, en trois espèces, à la manière de la Sainte-Trinité divine des catholiques (belle ironie de Proudhon). Il faut éradiquer à la fois « le trône, le coffre-fort et l’autel ». Ce n’est pas parce que l’on s’est emparé du pouvoir politique que les mentalités s’ensuivent automatiquement. Les révolutionnaires sont des apologistes de la théorie de « la table rase » et de « l’homme nouveau », ce qui nous a valu des Hitler, des Staline et des Pol Pot. Conscient de la multiplicité des acteurs sociaux, du pluralisme social, de la complexité sociétale, Proudhon a inversé les termes du débat social-politique. Aux républicains à la française (Lamartine, Hugo) qui voulaient que la démocratie politique permette ensuite de transformer la société par les lois prises par une majorité munie d’objectifs sociaux, aux « communistes » (les utopistes, socialistes d’État et autres Louis Blanc) qui voulaient prendre le pouvoir pour modifier brutalement la société, à tous ceux qui pensaient que « le social est le but, la politique le moyen », Proudhon opposait que « la politique est le but (la liberté, la justice, l’égalité) et le social le moyen ».

Cependant Proudhon n’éliminait pas absolument toute violence. À la chambre de 1848 où il avait été élu député, seul contre tous les « républicains », il a dit que si la bourgeoisie ne réformait pas les choses, le travail procéderait lui-même « à la liquidation sociale » de l’opposition entre capital et salariat. Mais le fond de la solution et de la stratégie de réforme sociale de Proudhon réside dans la mise en place de contre-structures indépendantes à côté de celles du capital et promises à les remplacer progressivement. C’est le rôle des mutuelles, des coopératives de production, de la banque du peuple, de la formation des apprentis, de la démocratie locale, de l’échange contractuel entre associations ouvrières, etc., de subvertir peu à peu les institutions capitalistes. On retrouve cette stratégie dans la séparation de classes, l’action directe, les Bourses du travail prônées par le syndicalisme révolutionnaire après l’anarcho-syndicalisme. C’est le sens même de la Charte d’Amiens en 1906 : le salariat se libérera lui-même et doit se méfier de toutes les initiatives de la politique qui ne visent qu’à l’intégrer au régime du capital.

Cette stratégie est fondée sur une position sociologique encore plus profonde. Le pluralisme social est conflictuel par nature car les intérêts des acteurs sont différents et entrent perpétuellement en contradiction antagoniste. Le conflit ne peut être résolu que par la négociation à condition que les rapports de force entre parties opposées soient suffisamment équilibrés. Il faut donc que le salariat soit organisé autour de son projet de changement et soit conscient de son identité spécifique. Il faut qu’il forme un groupe et soit libre. Or chez Proudhon la liberté est un quasi-synonyme de la force, c’est-à-dire de la capacité à agir de façon autonome, c’est-à-dire du pouvoir. L’issue des rapports de force négociés conduit à un compromis instable, mais celui-ci en est une résultante, ce qui veut dire qu’il y a un droit de la force avant même qu’il y ait une force du droit. D’où l’importance du droit chez notre penseur, même s’il dépend de l’état des rapports de force entre acteurs : « entre le pouvoir et l’individu, il y a le droit ». Cependant, sauf cas particulier, la force ne débouche pas sur la violence ou, plutôt, la situation même des positions, des ressources, des moyens, des projets des forces en présence contient une violence latente, une tension conflictuelle, un antagonisme perpétuel. Le déséquilibre même de la distribution des pouvoirs entre acteurs sociaux est une situation de violence contre les plus faibles, ce que révèle la fausse démocratie bourgeoise où les représentants votent des lois en faveur du capital.

Cette position de fond explique pourquoi Proudhon s’est opposé au droit de coalition (droit de grève concédé en 1864 par Napoléon III). La coalition n’est qu’un regroupement éphémère, isolé, local, exaspéré. Elle crée un rapport des forces sans avenir car il lui manque le substrat organisateur des êtres collectifs qui peuvent alors disposer de leur liberté-pouvoir-force. Et, pratiquement (Proudhon l’avait vu lors de la révolte des canuts en 1830 et lors de la révolution de février 1848 et lors de l’écrasement du peuple en juin 1948 par la république des Thiers et des Cavaignac), la coalition est toujours perdante face à des groupes organisés. Ce qui était bien plus important et porteur de la solidarité psychologique et intéressée des classes ouvrières, c’était le droit d’association obtenu seulement en 1884. En d’autres termes, pas de coalition possible efficacement sans disposer auparavant des moyens de la coopération entre ouvriers, des ressources de leur organisation autour d’un double projet : moral, par la dignité de chacun dans sa différence, par la justice, et économique par la convergence des intérêts mutualisés. Ainsi, contrairement à la propagande marxiste, Proudhon n’a pas d’objection profonde contre le syndicalisme. Il n’en a que contre le droit de grève ne reposant pas sur une association préalable et durable constitutive de la création d’un être social revendiquant sa liberté, détenant son projet, muni de son identité structurelle. Seul le syndicat ainsi conçu, bien que Proudhon lui préfère largement les mutuelles, les coopératives, le crédit et l’échange mutuel, peut faire valoir une force consciente et efficace dans les rapports de force pour obtenir un droit juste fondé sur la force reconnue de son expression sociale.

Jacques Langlois

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