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Wolfgang Hertle

Objection de conscience et désobéissance civile en Allemagne

Le régime national-socialiste prétendait que la défaite militaire de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale était à mettre au compte des pacifistes, qui affaiblirent les forces de défense, et de la gauche révolutionnaire et « défaitiste » de 1918, « commandée de l’extérieur ». Pour prendre leur revanche sur la « honte du diktat de Versailles », les nationaux-socialistes voulurent armer et militariser la société allemande.


En réaction directe à la Première Guerre mondiale, le mouvement pour la paix allemand, lui, avait nettement gagné en popularité : une autre guerre devait être évitée à tout prix. Ce courant d’idées philosophiques diverses est cependant resté minoritaire dans la société allemande. Au bout de dix ans à peine, la principale organisation, la Deutsches Friedenskartell, était dissoute en raison de tensions internes entre pacifistes modérés et radicaux. De plus, les poursuites judiciaires des personnalités du mouvement pacifiste par la dictature national-socialiste accentuèrent ce processus d’isolement. Le mouvement a eu de moins en moins de d’impact [1].

La revendication de l’objection de conscience était, à cette époque, dans le mouvement pour la paix, une position radicale soutenue par une minorité, représentée avant tout par une petite centaine de militants et environ 3 000 membres du Bund der Kriegsdienstgegner. Entre 1919 et 1935, il n’y avait pas de service militaire obligatoire en Allemagne, c’est pourquoi la majorité des jeunes hommes ne se sentait pas concernée [2].

En comparaison avec les pays anglo-saxons, où historiquement l’influence des Églises de la paix (quaker, mennonites,brethren etc.) était sensible, il n’y eut pas, en Allemagne, lors des deux guerres mondiales, beaucoup de refus de faire son service militaire. Plusieurs centaines d’hommes ont été condamnés pour refus de porter les armes et pratiquement tous furent exécutés. Ils venaient de petites communautés religieuses, c’était avant tout des témoins de Jéhovah. Les autres personnes devenues martyres pour raisons religieuses furent abandonnées par leurs Églises, comme par exemple le prêtre catholique Max Josef Metzger ou bien le protestant Hermann Stöhr [3].

Le nombre de soldats qui désertèrent entre 1939 et 1945, surtout dans les derniers mois de la guerre, était beaucoup plus important, environ 300 000. Sur les 30 000 qui furent condamnés à mort, 16 000 ont été fusillés, pendus ou guillotinés. Concernant les motifs des déserteurs, on estime que 15 % des soldats de la Wehrmacht ont déserté pour des raisons politiques ou religieuses, 60 % à cause de leur refus de la guerre ou bien pour des raisons familiales, le reste par peur d’une condamnation par le tribunal militaire.

En Allemagne, le refus de porter les armes pour raisons de conscience personnelle (objection de conscience) a fait l’objet, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’une réglementation assez progressiste. La loi fondamentale, art. 4, § 3, stipule ainsi : « Personne ne peut être amené à porter les armes contre son gré... ». Ce nouveau droit reposait sur la honte d’avoir été à nouveau coresponsable d’une guerre mondiale ayant fait des millions de morts. « Plus jamais de guerre ! » Tel était le credo de la majorité des gens pendant les premières années qui suivirent 1945. Mais le slogan « sans moi » raisonnait déjà plus timidement lorsque l’armée fédérale allemande (la Bundeswehr) fut créée dix ans plus tard. La création de l’armée nationale du peuple en Allemagne de l’Est ne s’est pas fait attendre non plus. Chacune d’entre elles a fondé et justifié son existence sur la menace que faisait peser la partie adverse.

« Toi, homme sur ta machine. Toi, homme dans l’atelier. Si demain ils te donnent l’ordre de ne plus fabriquer de conduites d’eau ni de terrines, mais des casques d’acier et des mitrailleuses, alors, dis “non !”.

Toi, jeune fille derrière ton comptoir. Toi, jeune fille au bureau. Si demain ils te donnent l’ordre de bourrer des obus et de monter des lunettes de visée pour tireurs d’élite, alors, dis “non !”.

Toi, homme du village. Toi, homme dans la ville. Si demain ils rappliquent et t’apportent ton ordre de recrutement, alors, dis “non !”. »

Cette poésie est la plus célèbre de Wolfgang Borchert [4],
écrite sous l’impression des destructions de la guerre à peine terminée, est un appel incisif : « Dis non ! ». Cet appel à agir s’adresse à tous les corps de métiers, à tous les acteurs sociaux, à toutes les classes sociales, à tous ceux qui pourraient potentiellement participer à une nouvelle guerre. C’est pourquoi cet appel allait plus loin que l’objection de conscience - exception que la Loi fondamentale permet sous certaines conditions.

Comme du temps de la République de Weimar, une minorité au sein du mouvement pour la paix revendique alors l’abrogation complète du service militaire, sans remplacement de celui-ci par un quelconque service obligatoire. Cette revendication s’est éteinte lorsque les autorités se sont mises à « tester la conscience » et lorsque la société a reconnu le service non armé comme pratique sociale. Cela a même modifié l’identité propre des plus grandes organisations pacifistes. Alors que depuis la création de l’organisation, les membres de l’Internationale des résistants à la guerre s’engageaient à lutter contre la guerre et toutes ses causes, la section d’Allemagne de l’Ouest s’est surtout concentrée sur la forme d’action permise par la loi.

Dans les États allemands, l’opinion publique s’est ralliée à une tradition des militaires prussiens et de la Wehrmacht : obéissance à une structure hiérarchique qui donne les ordres, tout contrevenant à cette règle étant considéré soit comme une poule mouillée, soit comme un traître au service de l’ennemi. La guerre froide a contribué à rendre plus ardu le refus de cette idéologie et plus difficile de penser en termes de paix. Les personnes critiques à l’égard du système militaire ont été traitées de communistes ou de « fellow travellers » [5]. À l’Est, l’État, l’armée et le parti unique se définissaient eux-mêmes comme « front de la paix », et toute voix critique était attribuée à l’ennemi capitaliste. Dans l’Allemagne de la guerre froide, les conditions favorables à la désobéissance civile n’étaient guère réunies. Il y eut cependant des actions, hésitantes et contradictoires : c’était tout de même un début.


Prenons l’exemple de l’île Helgoland située dans la mer du Nord. Symbole national dans le conflit avec l’Angleterre, cette île comportait un port pour sous-marins et un système complexe de bunkers. Après la capitulation, les Britanniques ont évacué la population civile et ont fait exploser de nombreuses installations militaires ; la Royal Air Force utilisait cette île de falaises comme terrain pour s’exercer au largage de bombes. En 1951, à Noël, deux étudiants d’Heidelberg se sont rendus sur l’île pour attirer l’attention sur la destruction définitive qui était prévue [6]. Par la suite, de nombreuses « invasions » pacifiques ont fait parler d’elles, jusqu’à ce que le gouvernement britannique accepte de rendre l’île à un usage civil. Ces actions d’occupation de terrain sont un premier exemple de désobéissance civile dans l’Allemagne d’après-guerre.

Les écrits de Léon Tolstoï existent en version allemande depuis le début du XXe siècle. Tolstoï refuse catégoriquement tous les services obligatoires proposés par l’État ainsi que les impôts à des fins de guerre. Dès les années 1920, on a discuté en Allemagne de la mise en pratique des écrits de Tolstoï par les mouvements de libération en Afrique du Sud et en Inde sous la conduite de M. K. Gandhi. On s’est demandé si cela était transposable dans le contexte européen. Des livres de Romain Rolland ont entre autres contribué à la diffusion des idées de Tolstoï et de Gandhi. Depuis l’avènement des idées et des pensées de Gandhi dans les années 20, chaque courant politique a choisi ce qui l’intéressait dans la théorie et la pratique : le combat contre les colons britanniques pour les nationalistes, la foi de Gandhi pour les religieux, son refus de la guerre pour les pacifistes [7].


Aucun courant ne pouvait être complètement en accord avec le personnage si bien qu’on l’a, dans le doute, abaissé au rang de « saint étrange », dont la philosophie, comme celle du Sermon sur la montagne, n’est pas considérée comme efficace et appropriée pour la pratique politique actuelle. Les antimilitaristes se réfèrent souvent à Gandhi pour justifier leur objection de conscience. Gandhi a mis beaucoup de formes d’action en pratique, mais pas celle-ci. D’un autre côté, ses engagements révolutionnaires ont eu peu d’écho, la désobéissance civile de masse qu’il a pratiquée n’a pas d’exemple en Europe. Jusque dans les années 1960, les formes d’actions non violentes ne sont apparues que dans les reportages sur le mouvement d’indépendance indien, sur les mouvements des droits civiques américains et sur le mouvement pour la paix.

Des lectures sur les pratiques mises en place dans des pays lointains à l’action dans son propre pays, le chemin était long. La rencontre avec des personnes actives venues de l’étranger ou bien les expériences lors de voyages à l’étranger ont cependant donné un coup de pouce aux pratiques personnelles. La peur de se mettre hors la loi, la peur de la stigmatisation après une condamnation étaient bien ancrées. Par contre, il y eut quelques actions qui devaient rester secrètes pour être couronnées de succès, telles que l’aide à la désertion pendant les guerres d’Algérie [8] et du Vietnam, ou aussi les actions en soutien au mouvement pour la paix en RDA.


Le mouvement étudiant de 1967-1968 a pris exemple sur le modèle nord-américain en popularisant une série de formes d’action directe et de désobéissance civile. Actions reprises avec hésitation seulement par les antimilitaristes dans leur répertoire militant. L’opposition extraparlementaire des années 1960 s’est transformée, dans les années 1970, en un mouvement plus large d’initiatives « citoyennes » : les gens étaient plus nombreux à chercher à participer directement aux décisions politiques et ils se sont rapidement retrouvés confrontés aux limites de la démocratie parlementaire. Des mouvements populaires comme le « printemps de Prague » et la résistance créative contre l’intervention des troupes du pacte de Varsovie en août 1968 ont montré non seulement les possibilités et les limites de la résistance non armée, mais ils ont aussi prouvé la nécessité de se préparer à la désobéissance civile en comptant sur l’organisation par la base. De nombreux objecteurs de conscience n’étaient pas satisfaits des organisations pacifistes apolitiques ou bien contrôlées par les communistes, car ces deux courants refusaient la désobéissance civile. D’où la création, surtout dans les petites villes universitaires, de nombreux groupes en faveurs de l’action directe non violente. De la mise en scène de l’action directe qui se voulait provocatrice dans son propre pays à la coopération internationale, le chemin n’était plus si long.

C’est ainsi que des militants de l’Allemagne de l’Ouest sont entrés en contact avec le réseau international de soutien aux objecteurs de conscience dans l’Espagne de Franco, à l’issue d’une rencontre avec le groupe Anarchisme et non-violence en Normandie en 1971. Une campagne de solidarité a été lancée en 1972 en RFA, « Bouchon »un militant du groupe non violent d’Augsbourg a manifesté à Barcelone pour la libération des objecteurs de conscience espagnols, en s’enchaînant sur le toit d’une cabine téléphonique. Les autorités espagnoles ont tenté de mettre un terme à la campagne en le gardant en prison pour l’exemple, une longue peine d’emprisonnement le menaçait. C’est seulement à ce moment-là que la campagne a réellement pris son envol en Allemagne, et on est passé de pratiquement rien à la multiplication des actions en des endroits variés. Pour faire augmenter la pression exercée par cette campagne, sept militants se sont enchaînés aux grilles de l’ambassade d’Espagne à Bonn. Notre ami en Espagne a curieusement été libéré le soir-même après trois mois de prison.

Un réseau de groupes d’action non violente informels s’est développé autour de la campagne sur l’Espagne et du journal /Graswurzelrevolution/ (révolution au ras du sol) lancé en même temps. Ces groupes, organisés en partie en marge d’organisations pacifistes et en partie par opposition à ces « syndicats d’objecteurs de conscience » rentrés dans le moule, se sont unis dans l’idée de provoquer un changement de société non violent par la désobéissance civile et l’action directe [9]. Des campagnes de solidarité pour les personnes qui refusaient totalement le service militaire national et le service de remplacement au service de l’État se sont rapidement développées en Allemagne [10].

La campagne suivante d’envergure nationale et de caractère international a été menée contre les essais nucléaires français dans le Pacifique. Cette campagne, conduite en 1973, a été baptisée Greenpeace, plus de huit ans avant la création en Allemagne d’une organisation bien connue, qui a pris le même nom. L’échange d’informations et la coordination d’actions se sont faits grâce aux contacts fraîchement établis entre sympathisants de France, d’Angleterre, du Canada, d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Les nouvelles venues des bateaux des protestataires dans la zone d’essai, avec entre autres J. de Bollardière, J. Toulat, J.-M. Muller et B. Lalonde du bateau /FRI/, ont donné un gros coup de pouce à cette campagne. Le besoin de travailler ensemble se faisait grandissant, la continuité et la solidarité ont pu être entretenues par de nombreuses rencontres à l’échelle fédérale, par un bureau de coordination créé en 1974 et une lettre d’information. C’est ainsi que des campagnes ont rapidement été lancées : boycott des oranges contre l’apartheid en Afrique du Sud ou bien boycott des salades et du raisin en provenance de Californie en solidarité avec les /campesinos/ et pour soutenir le mouvement de base latino-américain Servicio Paz y Justicia.

Des entraînements à la planification et à la pratique de l’action non violente ont favorisé l’échange d’idées et d’expériences. Aux États-Unis, ces séminaires étaient reconnus comme partie intégrante d’une palette de méthodes différenciées, depuis le mouvement pour les droits civiques. En Allemagne, l’Américain Eric Bachman, qui faisait alors son service civil en Allemagne et y est resté ensuite quelque temps, les a introduites en organisant des entraînements à l’action et des formations pour être entraîneur. Les expériences de groupes d’action non violente avec les initiatives citoyennes du Haut-Rhin ont apporté une contribution décisive à la diffusion de la désobéissance civile. Une multitude exceptionnelle, riche de divers courants et influences, s’est réunie autour des combats transfrontaliers contre l’usine de plomb de Marckolsheim (Alsace) et des centrales nucléaires de Whyl (Baden) et de Kaiseraugst (nord de la Suisse) : les initiatives citoyennes locales (avec entre autres Solange Fernex) qui étaient déjà menées sur Fessenheim et Breisach, des gauchistes, des groupes d’étudiants non violents. En Alsace, il y avait entre autre l’influence de la communauté de l’Arche (Lanza del Vasto) apportant au mouvement son savoir sur la résistance des paysans du Larzac et aussi la présence de personnes comme Raymond Schirmer, réfractaire du service national. Dans la région du Kaiserstuhl, le groupe d’action non violente de Freiburg (Baden) a apporté des contacts avec les mouvements non violents et, dans le nord de la Suisse, les initiatives citoyennes portaient déjà la notion de non-violence dans leurs noms [11].


Le succès des occupations non violentes de terrains dans le milieu des années 70, qui avaient permis d’empêcher les travaux de construction des trois usines, a renforcé le mouvement antinucléaire et l’idée de désobéissance civile. Ce succès - comme l’ont montré les exemples du Larzac [12] et ceux du Haut-Rhin -, présupposait que les initiatives locales se soient engagées catégoriquement pour la non-violence et qu’elles mettent ce principe comme condition à toute coopération avec des soutiens potentiels. La répétition d’une action qui s’est soldée par un succès risque de ne pas fonctionner ailleurs si les rapports de force au sein du mouvement de résistance et leur influence sur la population locale ne sont pas analysés avec attention.

Dans le cas du conflit autour de la construction du réacteur de Brokdorf (au nord de Hambourg), la résistance locale était beaucoup plus faible que dans le Haut-Rhin, et le nombre de groupes prêts à utiliser la violence était plus élevé. De plus, l’État et les exploitants qui avaient tiré les leçons des expériences passées, s’étaient équipés en conséquence. Une première tentative d’occupation non violente de la place, le 30 octobre 1976, a été réprimée par la police en l’espace de quelques heures. Des douves, du fil de fer barbelé et plus tard des murs en béton ont ensuite été construits pour protéger le site de construction. Lors de la seconde tentative d’occupation, le 13 novembre 1976 et ensuite, il s’est produit de nombreux incidents très violents au niveau du grillage, et les groupes non violents se sont retirés pour éviter la confrontation. Tout comme à Malville en 1977, c’était une erreur irréparable que de vouloir remplacer la mobilisation locale - trop faible - par la mobilisation de groupes de militants et d’étudiants.

Comme tout consommateur d’électricité est en lien avec le producteur d’électricité et ainsi avec les centrales nucléaires, des groupes non violents ont découvert avec la facture d’électricité un nouveau point sensible pour la désobéissance civile. Des milliers de ménages ont pendant un certain temps porté le conflit sur le devant de la scène publique et juridique en retenant 3 % sur leur facture d’électricité, somme dont les producteurs d’électricité exigeaient le paiement devant les tribunaux. En fin de compte, les entreprises ont gagné, mais cela a mené l’opinion publique à se poser des questions sur la façon dont l’électricité est produite, la recherche de sources d’énergie alternatives s’est renforcée [13]. Beaucoup de ces boycotteurs de facture d’électricité, qui s’étaient organisés en comités de quartier, ont développé dans les années suivantes des activités communes et se sont engagés dans la campagne de boycott du recensement national.

L’étincelle de la désobéissance civile était passée de la France (Larzac, Alsace) à Wyhl avec le mouvement écologiste allemand. Ensuite, l’élan est allé du Haut-Rhin au mouvement antinucléaire des États-Unis. À l’occasion d’une conférence de l’Internationale des résistants à la guerre, quelques participants venus des États-Unis se sont rendus à Wyhl en 1975 pour s’informer sur l’occupation des lieux qui avait justement lieu à ce moment-là. Ils cherchaient des idées pour des actions contre la construction de la centrale nucléaire de Seabrook en Nouvelle-Angleterre, où à la différence de la région du Haut-Rhin, la population locale ne protestait pas. De retour aux États-Unis, ils ont travaillé à une stratégie adaptée aux spécificités locales qui prenait en compte leur propre expérience du mouvement des droits civiques ainsi que les principes de prise de décision et d’organisation des quakers, prévoyant le développement des occupations organisées en groupes affinitaires (affinity groups) qui décidaient par consensus [14]. Les actions de désobéissance civile à Seabrook ont beaucoup attiré l’attention des groupes d’actions non violents européens, et ils ont été très suivis [15].

En mars 1977, Gorleben (Basse-Saxe), situé à la frontière avec l’Allemagne de l’Est, a été choisi comme lieu d’implantation d’un centre pour les déchets nucléaires. De cette décision est né un lieu important pour le conflit autour du nucléaire. Dans les premières années, on a eu peur d’affrontements violents comme à Maleville et Brokdorf. Face à cette peur, il y avait des groupes d’action non violente qui développaient des concepts de résistance décentralisée avec le mot d’ordre « Gorleben est partout » [16]. À la manière des comités Larzac, des Gorleben-Freundeskreise (cercle d’amis de Gorleben) se sont créés, des journées d’action fédérales permettaient de relier les activités entre elles. C’est ainsi que fin octobre 1978 ont eu lieu des actions en partie spectaculaires, tel un sit-in devant les bâtiments administratifs de la société d’électricité hambourgeoise.

Les agriculteurs de la région de Gorleben ont pu empêcher la confrontation violente sur place en organisant en 1979 une marche de tracteurs longue de 150 km dans le gouvernement du Land à Hanovre, en suivant l’exemple de la marche des tracteurs du Larzac sur Paris. La manifestation de clôture, à laquelle 100 000 personnes ont participé, a eu lieu juste après la catastrophe de Harrisburg, si bien que le gouvernement a pensé à ce moment-là qu’il était plus intelligent de retirer une partie sensible du projet, à savoir l’usine de retraitement.


L’histoire de ce conflit autour du site de stockage de déchets nucléaires - qui dure depuis près de trente ans -, pourrait fournir beaucoup de matériel sur le thème de la désobéissance civile. Nous ne pouvons ici aborder que quelques aspects de celle-ci. Ainsi, le groupe affinitaire berlinois Klatschmohn, un des Gorleben-Freundeskreis, a séjourné longuement aux États-Unis en 1978 et a observé le mouvement antinucléaire local en étudiant systématiquement la façon dont étaient planifiées et organisées les actions de désobéissance civile de masse comme à Seabrook. À son retour, le groupe a diffusé ces idées lors de soirées d’informations ou dans des articles ; il a eu une influence certaine sur les actions d’envergure à Gorleben : en mai 1980, le site de forage 1004 près de Gorleben a été occupé. Le village de la République libre du Wendland a tenu 33 jours jusqu’à ce que d’importantes forces de police mettent fin à l’occupation.

Le lien entre les actions autour de l’objection de conscience et les questions écologiques n’est certainement pas clair pour tous les lecteurs. Dans les années 80, les mouvements pour la paix et les écologistes sont allés l’un vers l’autre. Chaque guerre, et en amont les exercices militaires qui la prépare, correspond à une destruction de l’environnement importante. Cette relation est très criante quand on parle de la technologie nucléaire. Sans recherche nucléaire en vue de fabriquer la bombe atomique, le développement de l’énergie nucléaire à des fins « pacifiques » n’aurait pas été aussi rapide [17]. Franz J. Strauß, le Premier ministre de l’atome de la RFA, a été ministre de la Défense par la suite et il souhaitait que l’armée fédérale ait accès à la bombe atomique.

Lorsqu’en 1981 des groupes non violents ont décidé de bloquer régulièrement la centrale nucléaire de Brokdorf, ils ont choisi le 6 août comme date de départ, en souvenir du lancement de la bombe atomique sur Hiroshima en 1945. Cette action set répète pendant des années ljusqu’à présent (janvier 2013) e 6 de chaque mois.

La décision de réarmement prise par l’OTAN a remis le danger d’une guerre nucléaire au sein des préoccupations des mouvements écologistes et pacifistes. Les militants ont fait l’expérience de la désobéissance civile à l’occasion de nombreux blocages devant les dépôts de fusées. Entre 1983 et 1987, des milliers de personnes ont participé à des actions contre les dépôts de fusées Pershing, à partir de 1984 dans le cadre de la campagne « Désobéissance civile jusqu’au désarmement ». Rien qu’en raison du blocage de Mutlangen dans le Baden-Württemberg, 2 999 personnes ont été accusées de coercition.

Après le retrait des fusées Pershing, beaucoup de militants ont concentré leur engagement sur les essais nucléaires, les grands exercices de l’Otan et plus tard contre les guerres du Golf, du Kosovo et d’Afghanistan. Ils ont continué avec des actions contre les OGM et avec d’autres actions coordonnées par les mouvements pour la paix, contre la mondialisation et pour l’écologie, la campagne « Abolir les armes atomiques par la non-violence » est ainsi née ( http://www.gaaa.org ). Une autre partie des militants actifs s’est engagée dans le mouvement antinucléaire, par exemple à Hanau, Gundremmingen, Gorleben, etc. Ces groupes plutôt petits ont fait parler d’eux par des actions spectaculaires et ils ont dû parfois subir une répression très dure ; ils n’ont cependant pas atteint le stade des actions de masse comparables au passé.

En 1996, la campagne X-tausendmal quer (1 000 fois les bâtons dans les roues) a été lancée contre les transports de déchets nucléaires en direction de Gorleben. Chaque année, elle a rassemblé de nombreuses personnes pour des actions de désobéissance civile. 9 000 personnes ont participé au blocage de mars 1997 devant la grue de chargement des conteneurs Castor à Dannenberg. La plupart des participants étaient organisés en groupes affinitaires qui décidaient par la méthode du consensus et se coordonnaient par le biais d’un conseil des porte-parole. Les méthodes et les expériences importantes viennent de ce qui s’est fait à Mutlangen : mobilisation en s’engageant soi-même, accord des participants sur la base de la non-violence (http://www.x1000malquer.de).

La théorie et la pratique de la désobéissance civique se sont fortement répandues en Allemagne ces dernières années.
D’où quelques recommandations pour suivre le développement :

- Graswurzelrevolution : http://www.graswurzel.net

- Archiv Aktiv für gewaltfreie Bewegungen (Hamburg) http://www.archiv-aktiv.de

- Werkstatt Gewaltfreie Aktion Baden (Freiburg-Heidelberg) http://www.wfga.de

- Komitee für Grundrechte und Demokratie. Köln. 1992 http://www.grundrechtekomitee.de

Wolfgang Hertle

PS. :
lire aussi : Guillaume Gamblin :
La revolution au ras du sol - Non-violence en Allemagne
dans : Silence, Nr. 370 Juillet 2009 (www.revuesilence.net)

http://divergences.be/spip.php?article2346

Larzac, Wyhl, Brokdorf, Seabrook, Gorleben ...
Grenzüberschreitende Lernprozesse Zivilen Ungehorsams

http://castor.divergences.be/spip.php?article450

P.-S.

Steinweg, Reiner/ Laubenthal, Ulrike (Hrsg.) :

Gewaltfreie Aktion - Erfahrungen und Analysen

http://divergences.be/spip.php?article2628

Notes

[1Karl Holl, /W. Wette (hrsg. : Pazifismus in der Weimarer Republik,/ Paderborn, 1981.

[2Reinhold Lütgemeier-Davin, /Pazifismus zwischen Kooperation und Konfrontation/, Köln, 1982.

[3Röhm, Eberhard, /Sterben für den Frieden. Hermann Stöhr (1898-1940) und die ökumenische Friedensbewegung,/ Stuttgart, 1985, http://de.wikipedia.org/wiki/Max_Josef_Metzger

[4La traduction du texte de Wolfgang Borchert, « Alors, dis non ! » se trouve dans le numéro 17-18 de /Psychanalyse(s) et idéologie/ (Le temps du non), bulletin de l’Association P(s)i, Paris.

[5Dans la tradition culturelle française, ce terme est traduit par « compagnons de route ».

[6René Leudesdorff, /Wir befreiten Helgoland/, Bremen, 1986.

[7Beate Jahn, /Politik und Moral. Gandhi als Herausforderung für die Weimarer Republik,/ Kassel, 1993.

[8Claus Leggewie, /Kofferträger. Das Algerienprojekt der Linken,/ Berlin, 1984, pp. 83-103.

[9Matthew Lyons, « The Grassroots Movement in Germany, 1972-1985 », in Stephen Zunes, Lester R. Kurtz, Sara B. Asher (ed.), /Nonviolent Social Movements. A Geographical Perspective/, Malden-Oxford, 1999.

[10Gruppe Gewaltfreier Kollektiver Widerstand gegen Kriegs-und Ersatzdienste (Hg.), /Dokumente zum Widerstand gegen die Wehrpflicht/, Kassel, 1978

[11Michael Schroeren, /z.B. Kaiseraugst, Der gewaltfreie Widerstand gegen das Atomkraftwerk : Vom legalen Protest zum zivilen Ungehorsam/, Zürich, 1977.

[12Wolfgang Hertle, /Larzac 1971-1981. Der gewaltfreie Widerstand gegen einen Truppenübungsplatz in Südfrankreich/, Kassel, 1982. Pierre-Marie Terral/ Larzac, de la lutte paysanne à l’altermondialisme./ Privat 2011/ Christiane Burguière /Gardarem ! Chronique du Larzac en lutte. Privat 2011/

[13Ulfrid Kleinert (Hg.), /Gewaltfrei widerstehen. Brokdorf-Protokolle gegen Schlagstöcke und Steine/, Reinbek, 1981.

[14Barbara Epstein, /Political Protest and Cultural Revolution. Nonviolent Direct Action in the 1970s and 1980/, Berkeley, 1993.

[15. Howard Clark, « Gollum and the ring of power », in /Peace News/, n° 2474, London, Juni 2006.

[16Dieter Halbach, Gerd Panzer, /Zwischen Gorleben und Stadtleben/, Berlin, 1980.

[17Joachim Radkau, /Aufstieg und Krise der deutschen Atomwirtschaft 1945-1975. Verdrängte Alternativen in der Kerntechnik und der Ursprung der nuklearen Kontroverse,/ Reinbek, Rowohlt, 1983.

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