Edité avec la collaboration des Cahiers de la réconciliation (tirage spécial, n° 3, mars 1977) par le Groupe de travail sur la défense non violente du MIR belge. Coordonnateurs : Myriam et Jean-François Lecocq, impasse de la Vignette 2, B 4000 Liège (Belgique)
Présentation
Dans son ouvrage Technique du coup d’État, Curzio Malaparte se proposait en 1931 d’adapter le Prince de Machiavel au bénéfice des démocraties libérales. Machiavel expliquait à son prince comment installer un pouvoir absolu et le maintenir en ne reculant devant aucune méthode ; Malaparte avertit les démocrates bourgeois de son époque que, face à des adversaires résolus, le manque de scrupule s’impose dans la défense de la liberté.
Le livre décrit la prise de pouvoir ou les tentatives de quelques usurpateurs célèbres comme Napoléon Bonaparte, et s’attache aux coups d’État contemporains qu’il n’envisage que sous leur aspect technique : ceux de Hitler, de Mussolini ou de Trotski. (En effet, de son point de vue strictement tactique, Malaparte considère la révolution d’Octobre comme un simple coup de force réussi, dont il souligne les méthodes novatrices ; il néglige la mobilisation du prolétariat qui vint immédiatement appuyer les bolcheviks.)
Dans le chapitre qui précède celui qu’on va lire, Malaparte examine les raisons pour lesquelles la Pologne de 1920 n’avait pas connu de coup d’État. Nous croyons inutile d’encombrer l’esprit du lecteur de précisions historiques que l’on peut trouver dans n’importe quel dictionnaire ou encyclopédie.
Malaparte désigne tous les candidats putschistes de l’histoire comme des « catilinaires », en référence à Lucius Sergius Catilina qui, vers 65 avant Jésus-Christ, tenta de s’emparer du pouvoir à Rome.
Nous remercions les Éditions Grasset de l’amabilité avec laquelle elles nous ont autorisés à reproduire ce chapitre d’un ouvrage aujourd’hui épuisé. Il a été publié pour la dernière fois en 1964 dans la collection « 10/18 » de l’Union générale d’éditions, à Paris.
La seconde partie est constituée par le chapitre VII de l’ouvrage d’Anders Boserup et Andrew Mack : War Without Weapons, Londres, Frances Pinter, 1974. Nous remercions l’éditeur de l’amabilité avec laquelle il a accueilli notre demande de traduction. La traduction intégrale de ce chapitre a été réalisée par Geneviève Prumont.
I. Kapp, ou Mars contre Marx
Malaparte
« Nous avions compté sur la révolution en Pologne, et la révolution n’est pas venue », déclarait Lénine à Clara Zetkin, au cours de l’automne 1920. Pour ceux qui pensent, comme sir Horace Rumbold, que le désordre est, de toutes les circonstances favorables aux coups d’État, la plus nécessaire, quelles raisons pourront bien justifier les catilinaires polonais ? La présence de l’armée de Trotski aux portes de Varsovie, l’extrême faiblesse du gouvernement de Witos, l’esprit séditieux du peuple, ne constituaient-ils pas autant de circonstances favorables à une tentative révolutionnaire ? « N’importe quel imbécile, disait Balachowitch, pourrait s’emparer du pouvoir. » Or, en 1920, non seulement la Pologne, mais l’Europe entière, était pleine de ces imbéciles. Comment se fait il donc que, dans ces circonstances, il ne se soit pas produit une seule tentative de coup d’État à Varsovie, même de la part des communistes ?
Le seul qui ne se fit pas d’illusions sur la possibilité d’une révolution en Pologne était Radek. Lénine lui même en a fait l’aveu à Clara Zetkin. Radek, qui connaissait l’insuffisance des catilinaires polonais, soutenait qu’en Pologne la révolution devait être créée artificiellement, du dehors. On sait que Radek ne se faisait pas plus d’illusions sur les catilinaires des autres pays. La chronique des événements qui se sont déroulés en Pologne au cours de l’été de 1920 ne met pas seulement en lumière l’insuffisance des catilinaires polonais, mais encore celle des catilinaires de toute l’Europe.
Quiconque observe sans idée préconçue la situation européenne au cours des années 1919 et 1920 ne peut s’empêcher de se demander par quel miracle l’Europe a pu sortir d’une crise révolutionnaire aussi grave. Dans presque tous les pays, la bourgeoisie libérale se montrait incapable de défendre l’État. Sa méthode défensive consistait, et consiste encore, dans l’application pure et simple des systèmes de police auxquels de tout temps, jusqu’à nos jours, on a vu se confier les gouvernements absolus comme les gouvernements libéraux. Mais l’incapacité de la bourgeoisie à défendre l’Etat était compensée par l’incapacité des partis révolutionnaires à opposer une tactique offensive moderne à la méthode défensive désuète des gouvernements, à opposer aux mesures de police une technique révolutionnaire.
On remarque avec étonnement qu’en 1919 et en 1920, pendant la période la plus grave de la crise révolutionnaire en Europe, ni les catilinaires de droite ni les catilinaires de gauche n’ont su mettre à profit l’expérience de la révolution bolchevique. Il leur manquait la connaissance de la méthode, de la tactique, de la technique moderne du coup d’État, dont Trotski a donné le premier exemple classique. La conception qu’ils avaient de la conquête du pouvoir était une conception surannée, qui les amenait fatalement à se porter sur le terrain choisi par l’adversaire, à user de systèmes et d’instruments auxquels même des gouvernements faibles et imprévoyants peuvent opposer avec succès les systèmes et les instruments d’un usage classique pour la défense de l’État.
L’Europe était mûre pour la révolution, mais les partis révolutionnaires montrèrent qu’ils ne savaient profiter ni des circonstances favorables ni de l’expérience de Trotski. Le succès de l’insurrection bolchevique d’octobre 1917 ne se justifiait à leurs yeux que par les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvait la Russie, et par les erreurs de Kerenski. Ils ne s’aperçurent pas que Kerenski était au pouvoir dans presque tous les pays d’Europe ; ils ne comprirent pas que, dans la conception et l’exécution de son coup d’État, Trotski n’avait pas tenu le moindre compte des conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvait la Russie ; la nouveauté introduite par Trotski dans la tactique insurrectionnelle, c’était de négliger absolument la situation générale du pays. Les erreurs de Kerenski ont, seules, influé sur la conception et sur l’exécution du coup d’État bolchevique. Quand bien même la situation de la Russie eût été différente, la tactique de Trotski serait restée la même.
Les erreurs de Kerenski étaient alors, et sont encore aujourd’hui, caractéristiques de toute la bourgeoisie libérale d’Europe. La faiblesse des gouvernements était extrême : le problème de leur existence n’était qu’un problème de police. Mais les gouvernements libéraux avaient cette chance que les catilinaires aussi considéraient la révolution comme un problème de police.
Le coup d’État de Kapp est une leçon pour tous ceux qui conçoivent la tactique révolutionnaire comme un problème d’ordre politique et non pas d’ordre technique.
Dans la nuit du 12 au 13 mars 1920, quelques divisions des troupes de la Baltique, concentrées près de Berlin sous les ordres du général von Luttwitz, envoyaient un ultimatum au gouvernement de Bauer, le menaçant d’occuper la capitale si le gouvernement ne remettait pas le pouvoir entre les mains de Kapp. Bien que Kapp se flattât de faire un coup d’État parlementaire et d’être le Sieyès de von Luttwitz, sa tentative révolutionnaire prenait, dès le début, l’aspect classique d’un coup d’État nettement militaire, aussi bien dans la conception que dans l’exécution. A cette injonction, le gouvernement de Bauer répondit par un refus et prit les mesures de police nécessaires pour la défense de l’État et le maintien de l’ordre public. Comme il arrive toujours en tel cas, à une conception militaire le gouvernement opposait une conception policière ; les deux se ressemblent, et c’est là ce qui ôte tout caractère révolutionnaire aux séditions militaires. La police défend l’État comme si c’était une ville ; les militaires attaquent l’État comme si c’était une forteresse.
Les mesures de police prises par Bauer consistaient à barricader les places et les rues principales, et à occuper les édifices publics. Pour von Luttwitz, l’exécution du coup d’État consistait à substituer ses propres troupes aux détachements de police postés aux carrefours des grandes rues, à l’entrée des places, devant le Reichstag et devant les ministères de la Wilhelmstrasse. Quelques heures après son entrée dans la ville, von Luttwitz était maître de la situation. La prise de possession de la ville s’était effectuée sans effusion de sang, avec la régularité d’une relève de garde. Mais si von Luttwitz était un militaire, Kapp, ancien directeur de l’Agriculture, était un haut fonctionnaire, un bureaucrate. Tandis que von Luttwitz croyait s’être emparé de l’État par le seul fait qu’il avait remplacé la police par ses propres soldats dans les services d’ordre public, le nouveau chancelier Kapp était convaincu que l’occupation des ministères suffisait à garantir le fonctionnement normal de la machine de l’État et à consacrer la légalité du gouvernement révolutionnaire.
Homme médiocre, mais doué de bon sens, connaissant bien les généraux et les hauts fonctionnaires du Reich, Bauer avait compris dès le début qu’il serait inutile et dangereux d’opposer la force armée au coup d’État de von Luttwitz. L’occupation de Berlin par les troupes de la Baltique était inévitable. La police ne saurait se battre contre des soldats aguerris : c’est une arme valable contre des conjurations et des émeutes ; mais, opposée à des vétérans, elle ne vaut rien.
À l’apparition des casques d’acier, le détachement de police qui barrait l’entrée de la Wilhelmstrasse s’était rendu aux rebelles. Noske lui même, homme énergique, partisan de la résistance à outrance, à la nouvelle des premières défections, avait décidé de se conformer à l’attitude de Bauer et des autres ministres. Le point faible du gouvernement révolutionnaire, pensait avec raison Bauer, c’est la machine de l’État. Quiconque arriverait à arrêter cette machine, ou simplement à en entraver le fonctionnement, frapperait au coeur le gouvernement de Kapp. Pour interrompre la vie de l’État, il fallait provoquer la paralysie de toute la vie publique.
L’attitude de Bauer était celle d’un petit-bourgeois élevé à l’école de Marx. Seul un bourgeois des classes moyennes, un homme d’ordre pénétré d’idées socialistes, habitué à juger les hommes et les faits les plus étrangers à sa mentalité, à son éducation et à ses intérêts, avec l’objectivité et le scepticisme d’un fonctionnaire de l’État, pouvait concevoir l’audacieux dessein de bouleverser profondément et violemment la vie publique, pour empêcher Kapp d’affermir son pouvoir en se servant de l’ordre constitué.
Le gouvernement de Bauer, avant de quitter Berlin et de se réfugier à Dresde, avait adressé un appel au prolétariat, pour inviter les ouvriers à proclamer la grève générale. La décision de Bauer créait à Kapp une situation dangereuse. Un retour offensif des forces restées fidèles au gouvernement légal de Bauer eût été beaucoup moins dangereux pour Kapp qu’une grève générale, car les troupes de von Luttwitz l’auraient facilement emporté. Mais comment obliger une masse énorme d’ouvriers à reprendre le travail ? Pas par les armes, à coup sûr. Dans la soirée même du 13 mars, Kapp, qui se croyait, à midi, maître de la situation, se trouva prisonnier d’un ennemi imprévu. En quelques heures, la vie de Berlin fut paralysée. La grève se répandait dans la Prusse entière. La capitale était plongée dans l’obscurité ; les rues du centre étaient désertes ; un calme absolu régnait dans les faubourgs ouvriers. La paralysie avait foudroyé les services publics : même les infirmiers avaient quitté les hôpitaux. Le trafic avec la Prusse et avec le reste de l’Allemagne avait été interrompu dès les premières heures de l’après- midi ; au bout de quelques heures, Berlin allait se trouver affamé. De la part du prolétariat, pas un geste de violence, pas un geste de révolte. Les ouvriers avaient quitté les usines avec la plus grande tranquillité. Le désordre était parfait.
Dans la nuit du 13 au 14 mars, Berlin parut plongé dans un sommeil profond. Cependant, à l’hôtel Adlon, résidence des Missions alliées, tout le monde resta sur pied jusqu’à l’aube, dans l’attente d’événements graves. L’aube trouva la capitale sans pain, sans eau, sans journaux, mais tranquille. Dans les quartiers populaires, les marchés étaient déserts ; l’interruption du trafic ferroviaire avait coupé les vivres à la ville. Et la grève, faisant tache d’huile, s’étendait à tous les emplois, publics et privés. Les téléphonistes, les télégraphistes ne se présentaient plus à leur bureau. Les banques, les magasins et les cafés restaient fermés. Nombre de fonctionnaires, dans les ministères même, se refusaient à reconnaître le gouvernement révolutionnaire. Bauer avait prévu cette contagion. Impuissant à réagir contre la résistance passive des travailleurs, Kapp recourut à l’aide de techniciens et de fonctionnaires de confiance pour tâcher de remettre en marche les rouages les plus délicats des services publics ; mais il était trop tard. La paralysie avait déjà gagné la machine même de l’État.
La population ouvrière des faubourgs ne montrait plus le calme des premiers jours : des signes d’impatience, d’inquiétude et de révolte se manifestaient un peu partout. Les nouvelles affluant des différents États du Sud mettaient Kapp dans l’alternative ou de céder à l’Allemagne, qui assiégeait Berlin, ou de céder à Berlin, qui retenait prisonnier le gouvernement illégal. Fallait-il résigner le pouvoir entre les mains de Bauer, ou le remettre aux conseils ouvriers, déjà maîtres des faubourgs ? Son coup d’État n’avait donné à Kapp que le Reichstag et les ministères. Sa situation empirait d’heure en heure : elle ne laissait au gouvernement révolutionnaire ni les éléments ni les occasions d’un jeu politique. Entrer en contact avec les partis de gauche, voire avec les partis de droite, semblait impossible. Un acte de force aurait eu des conséquences imprévisibles. Quelques tentatives des troupes de von Luttwitz pour obliger les ouvriers à reprendre le travail n’avaient abouti qu’à d’inutiles effusions de sang. Par-ci, par-là, sur l’asphalte, on apercevait les premiers mots : erreur fatale d’un gouvernement révolutionnaire qui avait oublié d’occuper les centrales électriques et les gares de chemin de fer.
Ce premier rang mettait une rouille indélébile sur les rouages de l’État. L’arrestation de quelques hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, au soir du troisième jour, révélait à quel point l’indiscipline avait désagrégé la bureaucratie. Le 15 mars, à Stuttgart, où l’Assemblée nationale avait été convoquée, Bauer déclarait au président Ebert en lui communiquant la nouvelle des sanglants incidents de Berlin : « L’erreur de Kapp, c’est d’avoir troublé le désordre. »
Le maître de la situation, c’était Bauer, le médiocre Bauer, homme d’ordre, qui seul avait compris que, pour combattre la tentative révolutionnaire de Kapp, l’arme décisive était le désordre. Un conservateur imbu de principe d’autorité, un libéral respectueux de la légalité, un démocrate fidèle à la conception parlementaire de la lutte politique, n’auraient jamais osé susciter l’intervention illégale des masses prolétariennes et confier la défense de l’État à une grève générale.
Le prince de Machiavel aurait fort bien osé appeler le peuple à l’aide pour réprimer une attaque brusquée, une conjuration de palais. Le prince de Machiavel était pourtant plus conservateur, assurément, qu’un tory du temps de la reine Victoria, bien que l’État ne fît partie ni de ses préjugés moraux ni de son éducation politique. Mais il était instruit par les exemples dont abonde l’histoire, des tyrannies asiatiques et grecques et des seigneuries italiennes de la Renaissance. Au contraire, dans la tradition des gouvernements conservateurs ou libéraux de l’Europe moderne, l’idée de l’État exclut tout recours à l’action illégale des masses prolétariennes quel que puisse être le péril à conjurer. On se demande plus tard, en Allemagne, quelle eût été l’attitude de Stresemann s’il s’était trouvé dans la situation de Bauer. Soyons sûr que Stresemann eût considéré comme un procédé très incorrect l’appel de Bauer au prolétariat de Berlin.
Il faut se rendre compte, ici, que son éducation marxiste amenait logiquement Bauer à ne point avoir de scrupules sur le choix des moyens pour combattre une tentative révolutionnaire. L’idée d’employer la grève générale comme une arme légale des gouvernements démocratiques, pour défendre l’État contre un coup de main militariste ou communiste, ne pouvait être étrangère à un homme élevé à l’école de Marx. Bauer a été le premier à appliquer un des principes fondamentaux du marxisme à la défense d’un État bourgeois. Son exemple a une grande importance dans l’histoire des révolutions de notre temps.
Le 17 mars, lorsque Kapp annonça qu’il abandonnait le pouvoir parce que « la situation extrêmement grave dans laquelle se trouvait l’Allemagne imposait l’union de tous les partis et de tous les citoyens pour faire front au danger d’une révolution communiste », la confiance que le peuple allemand avait eue en Bauer pendant ces cinq journées de gouvernement illégal fit place à l’inquiétude et à la crainte. Le Parti socialiste avait perdu le contrôle de la grève générale ; et les vrais maîtres de la situation, c’étaient les communistes. Dans quelques faubourgs de Berlin, on avait proclamé la République rouge. Des conseils ouvriers se formaient un peu partout, dans toute l’Allemagne. En Saxe et dans la Ruhr, la grève générale n’avait été que le prélude de la révolte. La Reichswehr rencontrait une véritable armée communiste, pourvue de mitrailleuses et de canons. Qu’allait faire Bauer ? La grève générale avait renversé Kapp, la guerre civile allait elle emporter Bauer ?
Devant la nécessité de réprimer par la force une révolte ouvrière, l’éducation marxiste devenait le point faible de Bauer. « L’insurrection est un art », affirmait Karl Marx. Mais c’est l’art de s’emparer du pouvoir, et non de le défendre. L’objectif de la stratégie révolutionnaire de Marx est la conquête de l’Etat ; son instrument, la lutte de classe. Pour rester au pouvoir, Lénine a dû bouleverser quelques-uns des principes fondamentaux du marxisme. C’est là ce que constate Zinoviev quand il écrit : « Maintenant, le véritable Marx est impossible sans Lénine. » Entre les mains de Bauer la grève générale avait été une arme pour défendre le Reich contre Kapp ; pour défendre le Reich contre l’insurrection prolétarienne, il fallait la Reichswehr. Les troupes de von Luttwitz, qui s’étaient montrées impuissantes devant la grève générale, auraient eu facilement raison de la révolte communiste : mais Kapp avait quitté le pouvoir juste au moment où le prolétariat lui offrait l’occasion d’affronter la lutte sur son propre terrain. Une telle faute, de la part d’un réactionnaire comme Kapp, est incompréhensible et injustifiable. De la part d’un marxiste comme Bauer, l’erreur de ne pas comprendre que la Reichswehr, à ce moment-là, était la seule arme efficace contre l’insurrection prolétarienne est justifiable à tous égards. Après de vaines tentatives en vue d’un accord avec les chefs de la révolte communiste, Bauer remit le pouvoir à Müller. Triste fin, pour un homme d’une honnêteté et d’une médiocrité aussi audacieuses. L’Europe libérale et catilinaire avait encore beaucoup à apprendre de Lénine et de Bauer.
Malaparte
II. Résistance aux coups d’État militaires : la révolte des généraux d’Alger et
le putsch de Kapp
Anders Boserup, Andrew Mack
1. Introduction
Le putsch de Kapp de 1920 et la révolte des généraux d’Alger de 1961 sont deux exemples de résistance non violente qui a « réussi » au sens le plus grossier du terme : dans les deux cas, les insurgés se sont rendus sans condition, alors qu’ils avaient le soutien de la majeure partie des forces armées. Ces deux exemples sont également intéressants parce qu’ils montrent comment un peuple peut utiliser des méthodes non violentes contre une menace extérieure soutenue par les forces militaires de son propre pays. Dans ce dernier cas, le gouvernement en titre ne dispose pas de forces militaires et c’est pourquoi la résistance est presque forcée de rester non violente ou plutôt non militaire. Dans le cas de coups d’État, surtout de coups d’État de droite, l’expérience prouve que le gouvernement ne peut pas compter sur la coopération de l’armée et les deux exemples que l’on étudiera plus loin semblent montrer que la résistance non violente peut proposer un substitut assez prometteur.
Un coup d’État militaire peut paraître extrêmement peu probable dans les pays de l’Europe du Nord-Ouest qui ont une longue tradition de stabilité intérieure, mais il est difficile de dire si cette éventualité est plus ou moins plausible que celle d’une attaque militaire étrangère. La stabilité politique peut être plus apparente que réelle, et il peut être dangereux de s’y fier. En Irlande du Nord, par exemple, le Parti unioniste a exercé le pouvoir sans interruption pendant un demi-siècle jusqu’en 1972, et jusqu’à ces dernières années tout semblait promettre un développement harmonieux. Aujourd’hui, pourtant, il est tout à fait plausible que des groupes à tendances fascistes puissent prendre le pouvoir par la force. De même, tout le monde proclamait que la présidence de de Gaulle constituait une des périodes les plus stables de l’Histoire française récente jusqu’aux événements de mai 1968.
Un coup d’État militaire ou soutenu par l’armée, avec ou sans appui étranger, ne se produit pas spontanément, en l’air. D’autre part, on ne voit pas pourquoi les conditions d’un coup d’État militaire celles qui le rendent possible et le font paraître nécessaire aux yeux de certains groupes ne pourraient pas surgir dans les pays de l’Europe du Nord-Ouest. C’est pourquoi il pourrait être utile de souligner quelques unes de ces conditions les plus évidentes.
Un concours de circonstances pourrait se créer si la tension dans les relations Est Ouest se réduisait, et aussi, par conséquent, le sentiment d’une menace extérieure, et si la tendance à la division sur des décisions d’ordre intérieur, à la grève, aux manifestations et à d’autres formes d’agitation politique se renforçait. Un élément important de ce type d’évolution serait l’incertitude croissante quant à l’avenir des forces armées, la conscription, la participation à l’Otan et l’ensemble de l’organisation de défense en général.
Dans de pareilles circonstances où le contrôle politique est défaillant, l’avenir incertain et les intérêts en place menacés, il arrive souvent que la police et les autorités aient une réaction « trop vive » et que l’action de la police contribue à créer le désordre dans la rue et à l’augmenter, au lieu de le prévenir et de le réduire. C’est ce qui s’est produit à Paris en mai 1968, en Grèce et en Irlande du Nord. Ainsi, certains groupes extrémistes ont pu provoquer des tensions entre les autorités et certains secteurs de la population, ils les ont exploités et ont fait apparaître le maintien de la loi et de l’ordre sous son autre aspect : celui de la répression. Dans les cas où les autorités couvrent les méthodes de la police, les germes sont semés pour les scandales politiques, la crainte de les voir apparaître au grand jour (en Grèce, en Italie) et pour le chaos politique, une fois que la confiance que le peuple plaçait dans les institutions politiques, les hommes politiques et les autorités commence à s’effriter (comme en Irlande du Nord). Si on laisse se développer un tel processus, on peut s’attendre à ce que de larges secteurs de la classe moyenne et de la droite réclament un gouvernement « fort », capable de mettre fin au désordre et à l’insécurité, au moins pour une période transitoire. Ainsi est assurée une des conditions du succès d’une prise de pouvoir par la force, à savoir qu’elle doit avoir un minimum de soutien populaire. Dans cette conjoncture, il suffira d’une bonne occasion où sembleront mis en danger les idéologies établies, les intérêts traditionnels et les relations de pouvoir, par exemple si, à la suite d’élections, la gauche militante arrive au pouvoir, ou si une impasse politique se crée au Parlement, ou si les militaires sont menacés de mesures qui les affaibliront de manière décisive, telles que des coupes substantielles dans leur budget, des destitutions, ou le retrait de l’Otan.
Manifestations et protestations, répression, risque très grand de voir éclater d’énormes scandales politiques, nécessité de prendre de vitesse la gauche dont la victoire électorale était assurée : c’est le schéma qui a conduit au coup d’État des colonels en Grèce. La situation pourrait évoluer de manière similaire dans un délai assez bref en Italie.
Bien sûr, il y a beaucoup de pays où il est peu vraisemblable qu’un coup d’État ou un autre type de rupture dans le système parlementaire se produise et, pour le moment, il est inutile de prendre des mesures pour s’y opposer. Cependant, il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles il vaut la peine de prendre en considération l’expérience de la résistance non violente aux coups d’État. Et cela même si on limite arbitrairement le concept de sécurité à la protection du pays contre des menaces extérieures.
Tout d’abord, on peut tirer un grand nombre de leçons techniques qui suggèrent comment rendre plus efficace une défense civile. Il s’agit en particulier de la question de la collaboration ou de la non-collaboration de l’administration et du problème de la légitimité, c’est-à-dire de l’importance de maintenir en place le gouvernement ou un autre symbole de l’autorité légitime pour unifier la résistance. Le nombre de coups d’État qui se sont heurtés à des actions non violentes est beaucoup plus élevé que le nombre d’invasions étrangères qui ont été combattues de cette façon ; cette simple raison rend d’autant plus utiles les expériences connues.
Il y a une autre raison d’étudier l’expérience des coups d’État militaires : c’est qu’un coup d’État peut remplacer discrètement une occupation étrangère ou bien la préparer (on appelle les troupes étrangères plus tard, pour aider ce qui est devenu le gouvernement « légitime » à la suite de la prise de pouvoir). Il y a une autre possibilité : l’occupation peut être suivie de la mise en place d’un régime autochtone par les forces d’occupation. Les exemples de ce procédé abondent : des gouvernements collaborateurs comme celui de Quisling en Norvège, qui sont les créatures de l’occupant, des coups d’État inspirés de l’extérieur qui se donnent l’air de prises de pouvoir par des groupes nationaux, comme le coup d’État en Tchécoslovaquie en 1948 et le putsch de Saigon.
II faut cependant souligner qu’il y a une énorme différence entre un putsch sans soutien extérieur, d’une part, et une occupation ou un coup d’État lié à une occupation, d’autre part. Dans ce dernier cas, les insurgés peuvent tirer leurs ressources de l’extérieur et ne dépendent donc pas totalement dès le départ de la collaboration de la population. Alors que la mobilisation de la population est une condition nécessaire pour résister efficacement à l’occupation, c’est, dans des circonstances normales, une condition suffisante pour faire échouer un coup d’État. Le succès d’un putsch ne reste incertain que lorsque les deux camps disposent d’un soutien populaire important, et aussi longtemps qu’ils en disposent.
2. La révolte des généraux d’Alger, 1961.
Quand le général de Gaulle arriva au pouvoir en France en 1958, il était soutenu par la droite et on s’attendait à ce qu’il mît fin à la guerre et qu’il gardât l’Algérie française. Au printemps 1961, il apparaissait clairement que de Gaulle allait, en fait, abandonner le contrôle que la France exerçait sur l’Algérie. Cette mesure fut considérée comme une liquidation intolérable par de larges secteurs de la classe des officiers des forces armées qui enrageaient encore des défaites humiliantes subies par les militaires français en Indochine.
Le putsch fut mené par quatre généraux : Challe, Salan, Jouhaud et Zeller. II eut lieu la nuit du vendredi 22 au samedi 23 avril quand le premier régiment parachutiste de la Légion étrangère entra dans Alger. On tira très peu et, durant toute la période du putsch, on ne connaît qu’une personne qui ait été tuée.
À cette époque, la plus grande part des forces françaises environ un demi-million d’hommes était en Algérie et la plupart des commandants rallièrent la cause des rebelles. Le samedi et le dimanche, on arrêta quelques officiers restés loyaux. Les hésitants et les loyalistes ne désiraient pas tirer sur les insurgés. Un de ceux qui restèrent loyaux, le général Pouilly, fit sortir ses forces d’Oran à l’arrivée des rebelles afin d’éviter un affrontement.
Il y avait peu de troupes françaises en dehors de l’Algérie et, dans l’ensemble, on ne pouvait pas trop s’y fier. Les deux divisions stationnées en Allemagne, au total un peu moins du dixième des forces d’Algérie, étaient commandées par des officiers de droite que l’on avait postés là pour les empêcher de susciter de l’agitation en Algérie. Le commandant en chef de l’armée de l’air en France soutenait le putsch. Ce n’est que le lundi soir, trois jours après le putsch, que le commandant des troupes françaises d’Allemagne proclama sa loyauté au gouvernement légitime de Paris
On croyait, à l’époque bien que, comme on pouvait s’y attendre, cela fût nié par les meneurs du coup d’État lors de leur procès qu’une invasion aéroportée de la France se préparait
Il fallut attendre le dimanche soir pour que le général de Gaulle et, un peu plus tard, le Premier ministre Debré lançassent des appels à la nation. La plupart des gens pensèrent, à l’époque, que cette longue attente avait été une des principales raisons pour lesquelles les généraux avaient si facilement réussi au début de leur insurrection et s’étaient assuré un soutien si large dans l’armée française.
Dans son discours, de Gaulle appela à la non-collaboration : « Au nom de la France... j’interdis à tout Français, et en premier lieu à tout soldat, d’exécuter aucun de leurs ordres. » Debré réclama une attitude qui eût plutôt pour but de persuader les insurgés : « ... les auteurs du coup d’État d’Alger... ont des avions prêts à lâcher des parachutistes ou à les débarquer sur divers champs d’aviation (en France), comme préliminaire à une prise de pouvoir... Dès que les sirènes retentiront, gagnez (les champs d’aviation), à pied ou en voiture, pour convaincre les soldats trompés qu’ils commettent une erreur énorme. Le bon sens doit venir de l’âme populaire et chacun doit sentir qu’il est une partie de la nation [1]. »
Comme ils ne pouvaient se fier aux militaires, de Gaulle et Debré avaient dû appeler directement la population à résister à une attaque contre la métropole. On ferma les aéroports, on prépara des véhicules pour bloquer les pistes s’il le fallait, les gardes républicains protégèrent les immeubles clés de la capitale. On forma une garde nationale, mais elle ne reçut jamais d’armes, et on imposa un blocus financier et naval à l’Algérie. Le lundi, dix millions de travailleurs prouvèrent, en observant une heure de grève, leur solidarité avec le gouvernement et le président.
On peut se demander si les risques d’invasion furent dramatisés à l’excès ; en tout cas, les appels à la résistance eurent un effet considérable sur les troupes d’Algérie qu’ils incitèrent à la désobéissance. Le général Challe fit remarquer à son procès que « ... le discours du général de Gaulle fit hésiter encore plus les indécis ». Les éléments dissidents de l’armée, en particulier les conscrits qui ne partageaient pas les vues politiques des putschistes, s’engagèrent dans une résistance à la soldat Chveik plutôt que dans une non-collaboration ouverte (qui est sévèrement punie à l’armée). « Les ordres se perdaient, des dossiers disparaissaient, les communications s’embrouillaient et les transports ne se faisaient plus. Les meneurs du coup d’État devaient gaspiller les forces dont ils avaient besoin ailleurs et qu’ils auraient pu utiliser pour attaquer Paris à maintenir l’ordre dans les casernes et les bases d’Algérie [2]. »
On bloqua les pistes d’atterrissage des champs d’aviation, certains pilotes inventèrent des ennuis mécaniques, d’autres quittèrent l’Algérie avec leur appareil. La résistance au coup d’État resta entièrement non violente malgré l’appel voilé lancé par de Gaulle le dimanche à une résistance « par tous les moyens » et son ordre explicite du mardi soir de tirer sur les rebelles. D’autre part, les conscrits casernés en Algérie mirent plusieurs jours pour se rendre compte qu’ils pouvaient refuser de collaborer et pour ressentir la force que la non-coopération leur donnait [3
Le 26 avril, quatre jours après le coup d’État, le premier régiment parachutiste se retira d’Alger. La révolte des généraux avait été vaincue, presque sans qu’aucun coup de feu eût été tiré
3. Le putsch de Kapp, 1920.
À l’époque du putsch de Kapp, l’Allemagne devait faire face à des problèmes économiques sérieux et était frappée par un chômage de grande ampleur. Le pays vivait dans un état d’agitation politique permanente ; les sentiments prédominants étaient la désillusion et la crainte de l’avenir. Beaucoup d’Allemands considéraient comme des actes de trahison envers la patrie et l’armée la capitulation de 1918 et l’adhésion du gouvernement républicain aux traités de paix inégaux et à leurs clauses concernant les réparations de guerre. Aussi de nombreuses factions politiques de droite cherchaient elles à restaurer la monarchie. La puissance de l’armée avait été fortement réduite conformément aux clauses des traités de paix ; une part importante des militaires rendus à la vie civile étaient en train de se réorganiser en corps francs et autres bandes armées ou groupes paramilitaires plus ou moins illégaux. Pendant les années qui suivirent la guerre, il y eut plusieurs coups d’État, tant de droite que de gauche, contre les gouvernements des Länder et contre le gouvernement fédéral. Certains réussirent. Ainsi, un coup d’État de droite eut lieu en Bavière le jour du putsch de Kapp ; il réussit et laissa cet État dans une situation d’indépendance politique de fait.
Le putsch de Kapp de 1920 est un des exemples le plus fréquemment cités pour prouver la réussite des méthodes non violentes. En fait, le coup d’État réussit dans un premier temps, mais fut ensuite vaincu à cause du manque de soutien populaire et d’une non-coopération efficace. Le bref compte rendu qui va suivre se fonde principalement sur Sharp [4] et sur Raloff [5].
Le coup d’État fut provoqué directement par la décision du gouvernement de démanteler les corps francs. Le 10 mars 1920, le docteur Wolfgang Kapp et le général von Luttwitz lancèrent un ultimatum au président de la République de Weimar, Ebert. Ils réclamaient de nouvelles élections et un gouvernement formé d’un cabinet d’experts. Parmi les objectifs des partisans de Kapp figuraient la répression du communisme, la restauration de la monarchie avec Guillaume II pour roi et l’arrêt du démantèlement des forces armées qu’avait entraîné le traité de Versailles.
Ebert rejeta ces exigences et avertit que toute tentative de renversement de la République se heurterait à une grève générale. Il paraissait certain à cette époque que l’armée en particulier la classe d’officiers n’était pas sans éprouver des sympathies pour l’idée d’un coup d’État de droite. Et, effectivement, Kapp reçut l’assurance que ni les forces armées ni la police ne résisteraient ou ne réagiraient.
Le 12 mars, les putschistes, soutenus par la brigade Ehrhardt forte de cinq mille hommes (c’était un corps franc bien entraîné et bien armé), marchèrent sur Berlin sans rencontrer d’opposition de la part des unités de l’armée ou de la police. Les quelques officiers restés loyaux refusèrent de combattre « Reichswehr contre Reichswehr ». Le 13 mars, juste avant que la capitale ne fût occupée, le gouvernement légal quitta Berlin et rétablit le siège du gouvernement d’abord à Dresde et finalement à Stuttgart. Kapp se proclama lui même chancelier du Reich et von Luttwitz fut nommé commandant en chef des forces armées.
Le cabinet Ebert, appuyé par le Parti social-démocrate, appela à la grève générale ; il légitimait de la sorte les grèves spontanées qui avaient éclaté à Berlin le 13 mars. On ordonna aux autorités des Länder de refuser de collaborer avec le régime illégal et de rester en contact avec le gouvernement Ebert installé à Stuttgart. Un appel des membres sociaux-démocrates du gouvernement disait :
« ... la plus forte résistance est demandée. Aucune entreprise ne peut travailler aussi longtemps que la dictature militaire des Ludendorff est en place.
« Aussi, cessez le travail ! Mettez vous en grève ! Étranglez la clique réactionnaire ! Utilisez tous les moyens pour soutenir la République. Laissez de côté toutes les querelles. Il n’y a qu’une façon d’empêcher Guillaume II de revenir, l’économie doit être entièrement paralysée ! Aucune main ne peut travailler ! Aucun prolétaire ne doit aider la dictature militaire. Il faut mener à bien la grève générale totale [6]. »
La grève générale reçut le soutien de travailleurs de tous les horizons politiques et religieux, bien qu’au départ les communistes eussent refusé d’y participer. Les travailleurs du Livre se mirent en grève à Berlin, après la saisie de deux journaux berlinois qui avaient soutenu le gouvernement légal. Le 14 mars, la grève générale battait son plein. Aucun des « services essentiels » n’était épargné. La grève était particulièrement suivie dans l’administration. Les hauts fonctionnaires refusèrent de faire marcher les ministères sous la direction des insurgés et l’administration refusa en bloc de collaborer. En particulier, le régime se trouva incapable de prélever des fonds publics, car le gouvernement avait publié à Dresde un décret qui proclamait que les fonctionnaires seraient tenus personnellement responsables s’ils laissaient le gouvernement de Kapp utiliser les fonds publics. Les grévistes furent l’objet de graves menaces et d’une répression musclée de la part des kappistes ; certains furent même tués par balle. Il y eut des confrontations particulièrement sanglantes entre des travailleurs armés et des troupes rebelles au Mecklembourg et en Silésie, mais, malgré cela, la grève continua de s’étendre. Il devint de plus en plus évident que le pouvoir du gouvernement insurrectionnel de Berlin était extrêmement limité. Le gouvernement pouvait publier des décrets et des ordres, mais on ne les exécutait pas. Le gouvernement de Kapp fit des propositions de compromis que le gouvernement d’Ebert rejeta le 15. Un avion répandit sur Berlin des tracts qui avaient pour titre : « La dictature militaire s’effondre. »
Le putsch s’effondra le 17 mars, il avait duré quatre jours. Au matin, la Sûreté de Berlin réclama la démission de Kapp. Il démissionna quelques heures plus tard et s’enfuit en Suède. Von Luttwitz démissionna de ses fonctions de commandant en chef dans la soirée, tandis que de nombreux autres putschistes fuyaient Berlin en vêtements civils. Le 18, la brigade Ehrhardt, qui se trouvait maintenant sous les ordres du président Ebert, sortit de Berlin. Elle se réfugia par la suite en Bavière et se mit au service du nouveau gouvernement qui venait de s’y former.
4. Leçons et conclusions
Le putsch de Kapp est un exemple de non-coopération totale, de la Blïtzkrieg non violente pour laquelle Sharp plaide dans une première phase de la résistance. Au contraire de la grève générale française qui ne dura qu’une heure et fut une simple démonstration, la grève générale allemande ne se voulait pas symbolique ; elle servit à empêcher les kappistes d’exercer aucun contrôle politique réel. De nombreux auteurs ont souligné que la condition du succès de la non-coopération totale est qu’elle produise ses fruits très rapidement, vu les coûts élevés qu’elle entraîne pour la résistance. Lorsque le chef d’un coup d’État est confronté, comme le fut Kapp, à une résistance de pareille ampleur, il se trouve, selon l’avis d’Ebert, devant une alternative. « Il peut abandonner complètement le pouvoir comme le fit Kapp quelques jours après avoir réussi son coup d’État au plan militaire, en mars 1920. II peut aussi essayer d’imposer son autorité par de sévères mesures d’intimidation [7]. » On pourrait prétendre que la raison de la défaite de Kapp est qu’il ne voulait pas, ou ne pouvait pas, choisir la seconde possibilité, mais après tout cela revient à dire que la campagne non violente a réussi. Il semble que le chef militaire du putsch, Ehrhardt, voulait briser la grève en tirant sur les dirigeants syndicaux et les piquets de grève, mais il ne fut pas suivi dans son idée.
Le putsch de Kapp était un coup d’amateur, à la fois dans sa préparation et dans son exécution, si l’on songe à l’efficacité toute militaire avec laquelle le coup d’État fut mené en Grèce en 1967. Kapp laissa aux dirigeants politiques le temps de s’échapper et de rétablir un gouvernement parallèle dans une autre région du pays. De même, il est clair que, si les généraux d’Alger avaient voulu envahir la métropole, ils auraient dû agir beaucoup plus vite. Les deux cas montrent combien il est important que le gouvernement légal continue à fonctionner de façon à pouvoir agir comme symbole de la légitimité et comme autorité rivale. Ainsi que le fait remarquer Goodspeed [8], « la véritable cible tactique de ceux qui tentent un coup d’État, ce sont... les dirigeants du gouvernement. Normalement, ils doivent être tués ou emprisonnés ». Si les choses ne se passent pas ainsi, on peut prévoir que le conflit prendra la forme d’une discussion sur le fait de savoir qui a la plus grande crédibilité ; c’est alors l’effet d’entraînement qui devient le facteur décisif. Aussi, ce n’est pas par hasard que les deux coups d’État furent de courte durée (environ quatre jours tous les deux). On peut affirmer sans grand risque d’erreur que, si l’on entreprenait une analyse plus approfondie des coups d’État, on comprendrait beaucoup mieux l’effet d’entraînement et les facteurs qui affectent le flottement politique.
Les événements d’Algérie fournissent un exemple clair de la différence qui existe entre la défense contre un occupant et la défense aux frontières. Les officiers qui restèrent loyaux ne voulaient pas laisser une partie de l’armée ouvrir le feu sur une autre, et peut-être y avait il parmi eux des gens peu pressés de prendre clairement position contre le coup d’État avant qu’il ne fût tout à fait sûr qu’il serait vaincu. De toute façon, ils retirèrent à chaque fois leurs troupes des bâtiments et des endroits que les rebelles voulaient occuper et, en ce sens, il n’y eut pas de résistance. La non-coopération continua en parallèle et c’est elle qui constitua la véritable menace contre les insurgés.
Les deux coups d’État ont un point commun : il n’y eut pas de résistance militaire effective et aucune menace de résistance militaire n’aurait été très convaincante. En même temps, la résistance non violente contribua à créer la dissension parmi les soldats conscrits. Ce processus n’aurait probablement pas eu le même développement si on avait utilisé les forces armées contre les insurgés, car on aurait alors ressoudé l’unité des troupes.
Il faudrait aussi noter que, dans les deux cas, les insurgés furent défaits en ce qu’ils furent forcés de capituler, et non convaincus de leur erreur politique. Bon nombre des participants à la révolte des généraux d’Alger de 1961 rejoignirent plus tard les rangs de l’organisation terroriste secrète OAS et, en Allemagne, des individus comme von Ludendorff, qui semble avoir été un des conjurés du putsch de Kapp, devaient se retrouver au premier plan lors du coup d’État manqué de Hitler à Munich quelques années plus tard
La conclusion la plus importante qu’il faut tirer des quatre exemples que nous avons étudiés dans ce chapitre et dans le précédent [9], c’est que dans certains cas la résistance civile semble fonctionner dans un sens technique. Nous voulons dire par là qu’il est possible de susciter l’identité de groupe, la volonté de résistance, la coordination des efforts et la non-coopération effective que cette forme de défense présuppose. Les quatre exemples que nous avons pris ne nous permettent pas de faire de généralisations sur les conditions nécessaires pour que ce type de résistance soit adopté, parce que notre choix ne se voulait pas représentatif.
Le fait qu’un certain article de quincaillerie peut être employé comme arme et est efficace du point de vue technique ne garantit bien sûr pas qu’il servira ses buts politiques si on l’utilise dans une situation spécifique. De même, on ne répond pas à la question de l’efficacité politique de la défense civile en montrant qu’elle peut fonctionner du point de vue technique. Le problème des effets politiques de la résistance non violente est beaucoup plus complexe et ne peut être résolu de manière abstraite, c’est-à-dire sans tenir compte du contexte politique dans lequel la résistance se situe
Finalement, si nous nous fondons sur trois des quatre cas étudiés, il nous paraît clair qu’on ne peut pas rejeter a priori les méthodes non violentes sous prétexte qu’elles ne seraient pas efficaces, même lorsqu’elles sont utilisées dans une confrontation directe avec des moyens militaires. En ce qui concerne la Tchécoslovaquie, on a besoin de plus de recul par rapport aux événements avant de pouvoir former un jugement définitif sur l’effet global qu’a eu la résistance sur la situation dans le pays même, en Union soviétique et en Europe de l’Est en général. Mais, pour les trois autres cas, il est évident que l’on peut cerner l’impact qu’ont eu les méthodes non violentes, la non-coopération en particulier, sur le résultat politique final.
Anders Boserup, Andrew Mack
[1] Retraduit d’après Adam Roberts, « Civilian Resistance in Defence : The Defeat of the General’s Revolt », dans Vereinigung Deutscher Wissenschaftler, « Wissenschaftliche Arbeitstagung über Civilian Defence : Tagungsbericht », Bielefeld, Bertelsmann Universitätsverlag, 1967.
[2] Adam Roberts, « Resisting Military Coups », New Society, juin 1967.
[3] Adam Roberts, « Civilian Resistance in Defence », op. cit.
[4] Gene Sharp, The Political Equivalent of War : Civil Defence, New York, Carnegie Endowment for International Peace, 1965, et Defence Without War, Cambridge, Mass., Centre for International Affairs, Harvard University, 1969 (ronéotypé).
[5] Karl Raloff « Den Ikke voldelige Modstand der Kvalte Kapp-Kuppet », dans Lindberg et al., Kemp uden Vaben, Copenhague, Munksgaard, 1937.
[6] Karl Raloff, « Den Ikke voldelige Modstand, der Kvalte Kapp-Kuppet », op. cit.
[7] Theodor Ebert, « Organisation in Civilian Defence » dans Adam Roberts, The Strategy of Civilian Defence, London, Faber & Faber, 1967.
[8] D.J. Goodspeed, « The Coup d’État », in Roberts, The Strategy of Civilian Defence, op. cit.
[9] Dans le chapitre précédent, les auteurs examinent le cas de la bataille de la Ruhr de 1923 et celui de l’occupation de la Tchécoslovaquie de1968. La partie qui concerne la Tchécoslovaquie a paru dans le n° 5 des « Monographies de la Défense civile », tiré à part des Cahiers de la réconciliation, n° 3, mars-avril 1976 (ndt).