Révolution : changer d’armes ou changer de mentalité ? Publié dans le "Monde libertaire" n° 895, 31 déc. 1992.

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Pour François Sébastianoff, l’idée de révolution non-violente, avancée un peu vite par Denis Langlois dans le Monde libertaire n° 878 et critiquée par Jean François Lacroix dans le n° 886, n’est pas crédible sans un changement radical de mentalité : reconnaître que toutes les valeurs sont relatives et partir de deux hypothèses : l’« objectivité scientifique », que François Sébastianoff a présentée dans le ML n° 876, et la « non-violence collective », qu’il présente ici. [Ndlr du ML]

Pour rendre crédible l’idée de révolution, suffit-il de ranger les fusils au placard, comme le suggère Denis Langlois ? [1] J’en doute. En eux-mêmes, les moyens non violents peuvent servir n’importe quelle cause. Les routiers ont réinventé le sit in... en poids lourds ! L’armée rêve de faire collaborer les non-violents, « avec leurs moyens propres », à la défense du pays, sinon au maintien de l’ordre ! Mais nous, direz-vous, nos buts sont différents : nous réunissons les bonnes volontés pour une société vraiment libre, égalitaire, juste, démocratique... Nous sommes « des redonneurs d’espérance » (Denis Langlois, Les Partageux ne meurent jamais).

Je ne doute pas de votre sincérité, mais je ne marche plus aux grands rassemblements autour de valeurs présentées comme des absolus-universels évidents pour tout-homme-digne-de-ce-nom. Les grands mots ont servi et servent trop souvent à cacher les intérêts des sous-groupes humains en compétition, à justifier les violences massives qui résultent de cette compétition : guerres, répressions, exploitations, exclusions, totalitarismes... Les incantations volontaristes n’effaceront pas dix mille ans de conditionnement à la domination (à s’y soumettre, mais aussi à l’exercer dès qu’on peut), conditionnement réalisé dans toutes les têtes, y compris les nôtres.

Si la révolution que nous souhaitons est bien ce changement social profond qui mettra fin aux rapports de domination, il n’est pas probable qu’elle puisse se faire sans un changement radical de mentalité. Essayons de définir celui-ci.

Pourquoi les comportements collectifs destructeurs se reproduisent-ils de génération en génération ? On commence à savoir comment fonctionne un cerveau, comment les dominants obtiennent confiance et obéissance, par quels mécanismes l’individu est amené, inconsciemment puis consciemment, à se conformer aux comportements valorisés par son groupe, comment l’éducation ne fait « qu’alimenter son système nerveux en certitudes admirables, ce qui ne laisse aucune indépendance fonctionnelle aux zones associatives de son cerveau » (Henri Laborit, Eloge de la fuite). Diffuser ce savoir est la première étape d’un projet révolutionnaire crédible. Il s’agit de reconnaître nos conditionnements, ce qui relativise toutes les valeurs.

Mais, sans la liberté et sans Dieu, le monde n’a pas de sens, les choses se contentent d’être ce qu’elles sont... Angoissant ! Comment construire dans un tel vide ?

Ne cherchons pas de raisons péremptoires pour nos choix : nous sommes largement ignorants du jeu complexe de nos déterminismes. Partons de la situation où nous luttons et contentons-nous d’« hypothèses de travail » générales, que nous poserons, loin de toute métaphysique et de toute mystique, comme des valeurs relatives aux urgences planétaires actuelles telles qu’elles nous apparaissent. Définissons ces hypothèses négativement, afin de ne pas encombrer par des définitions positives (cocktails de valeurs universelles, projets de société idéale) un champ qu’il convient de dégager au maximum pour les que enfants à naître puissent imaginer et réaliser une autre civilisation, celle que nous, adultes, conditionnés comme nous le sommes, n’arriverons pas à mettre sur pied.

Comme je l’ai écrit dans le Monde libertaire n° 876, je ne vois que deux hypothèses, deux garde fous : l’un est le postulat de l’objectivité scientifique, le refus de considérer aucune explication de type finaliste comme permettant de construire le savoir (j’ai développé ce point dans le n°876, auquel je renvoie le lecteur) ; l’autre (que j’avais seulement évoqué) est le postulat de la non-violence collective. Parlons en.

Ne prenons pas les moyens de la non-violence sans en prendre l’esprit, comme d’autres réduisent les intuitions écolos à l’environnementalisme. Partons explicitement de la pratique et de la réflexion des non-violents [2]. Je suis d’accord sur bien des points la non-violence collective comme méthode d’action susceptible de créer un rapport de forces favorable aux dominés, l’étalage des conflits au grand jour, l’apprentissage de l’action collective, le développement de la personnalité de chacun par une relation constructive avec l’autre... Mais, outre le fait que mes présupposés (voir plus haut) ne sont pas ceux de la majorité des non-violents actuels, je m’écarte de cette majorité sur quelques autres points, trois surtout.

1) J’évite de parler de la non-violence individuelle, par crainte qu’on ne se trompe d’échelle. La société n’est pas une grande famille, ni la non-violence individuelle un « supplément d’âme ». Les conditionnements que j’ai évoqués plus haut sont des phénomènes de masse, et la non-violence collective coïncide sur un point capital avec l’intuition anarchiste : le refus de toute domination, de toute hiérarchie de domination, forme générale (et collective) de la violence.

2) En lui-même, le postulat de la non-violence collective est le refus de considérer, à l’échelle des groupes humains, aucun recours à la violence comme permettant d’en finir avec la violence. Un cerveau imaginant capable de fonctionner du point de vue du plus grand ensemble humain, l’espèce entière, me semble conduit à poser l’attitude collective non violente comme la seule stratégie efficace pour le grand groupe. C’est postuler l’inefficacité de la violence collective comme moyen d’action, sous quelque forme qu’elle se manifeste, armée ou institutionnelle, apparente ou cachée, d’où qu’elle vienne, des dominants ou des dominés (on est d’ailleurs souvent l’un et l’autre, dans des proportions diverses), et pour quelque motif que ce soit, y compris la révolution.

La non-violence collective exclut toute distorsion entre les moyens et la fin. Elle ne définit aucune fin, elle les juge toutes d’après les moyens. Par exemple, elle évalue la lutte pour la justice non à partir du discours tenu sur la justice, mais à partir des moyens employés. C’est ainsi qu’elle est la pierre de touche de tous les choix de valeur particuliers. Elle est au plan de l’action ce que l’objectivité scientifique est au plan de la connaissance : il n’y a pas plus d’exceptions au postulat de l’inefficacité de la violence collective qu’à celui de l’inefficacité des explications finalistes (admettre une exception à un postulat, c’est l’abandonner).

3) Que faire pratiquement ? Nous participons quotidiennement à la violence collective, au moins de façon indirecte, en profitant par exemple de l’exploitation du tiers monde. Et comment ne pas recourir directement à la violence face aux policiers, aux soldats, aux bandes fascistes ? C’est la question que pose Jean-François Lacroix dans le Monde libertaire n° 886.

Il nous faut, par l’action non-violente, inverser le rapport des forces. De ce point de vue, nous, adultes, pour qui la non violence est une idée, sinon une pratique, neuve, nous avons tendance à sous estimer nos chances. Ceci dit, que faire quand nous n’avons pas réussi à inverser rapport des forces ? Ce que nous pouvons, c’est-à-dire soit nous écraser provisoirement, soit utiliser la violence. A chacun d’en décider, en sachant que, dans le deuxième cas, nous ne serons vainqueurs, au mieux, que dans l’immédiat : à terme, la violence engendre toujours la violence. Reconnaissons alors les faits : nous sommes en échec dans les deux cas, puisque nous n’avons pas cassé la spirale de la violence.

Reste au minimum à ne jamais légitimer la violence collective, même la nôtre. Distinguer, comme le font certains non-violents, entre un usage habituel de la violence, qui serait illégitime, et des cas limites où la violence serait « nécessaire » (euphémisme qui fonctionne en fait comme le mot « légitime »), c’est produire une variante du discours quotidien des dominants : « la violence en général, ce n’est pas bien ; mais cette violence ci est légitime » (autre variante, celle de la plupart des militants de gauche : on est contre cette guerre ci, mais pas contre toute guerre ! »). C’est toujours se mettre au point de vue de l’autorité.

Il faut aller plus loin. Ce sont les dominants qui, ayant besoin de la violence, ont besoin de la légitimer, d’entretenir les mythes fondateurs (la violence au cœur de la nature humaine, la liberté ... ) et la fiction des valeurs absolues, abstraites de la réalité des luttes sociales. L’autorité exige obéissance aux valeurs sous peine de faute et légitime ses propres contradictions (article 327 du Code Pénal : « Il n’y a ni. crime ni délit lorsque l’homicide, les blessures et les coups étaient ordonnés par la loi et commandés par l’autorité légitime »).

Laissons aux dominants la problématique illusoire de la légitimité et de l’illégitimité. C’est nous qui posons nos postulats. Nous n’avons à évaluer nos actions que par rapport à eux, et nous n’avons pas nous besoin d’excuses parce que nous ne sommes coupables devant aucune instance supérieure.

Mais alors, vous prônez la non-violence collective pure et dure et vous ne la pratiquez pas toujours : c’est de l’hypocrisie ! Non, c’est de l’objectivité. Ni puritains ni laxistes, mais objectifs. Le progrès paraît mince, mais il est décisif : nous avons changé d’univers mental.

L’urgent n’est pas de faire la morale aux adultes actuels, mais de conditionner les enfants autrement. Le seul moyen crédible d’inverser à grande échelle le rapport des forces actuellement favorables aux dominants, c’est de développer une éducation relativiste, centrée inséparablement sur l’objectivité scientifique et sur la non violence collective. Les adultes actuels ne deviendront pas objectifs et non-violents du jour au lendemain ! Mais on peut efficacement lutter pour qu’ils soient de plus en plus nombreux, sur toute la planète, à changer d’attitude dans l’éducation de leurs enfants.

A creuser, à compléter, à discuter.

François Sébastianoff

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[1Article publié dans le Monde libertaire n° 895 du 31 décembre 1992.

[2Voir par exemple : Jean Marie Muller, Lexique de la non violence, Mouvement pour une alternative non violente, 20, rue du Dévidet, 45200 Montargis.

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