André Bernard
Jalons
{Anarchisme et Non-Violence,} n°4, avril 1966
Article mis en ligne le 5 octobre 2006

par ANV2
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Force
Cause capable de produire un effet ; puissance, pression physique ou psychologique ; pouvoir de contraindre sans pour autant que l’emploi de la force implique que celle-ci soit violente. Par extension, la notion de force s’est confondue avec la notion d’action violente. Exemple : « Ce qui me frappe dans le monde, c’est l’impuissance de la force : de ces deux puissances, la force et l’intelligence, c’est à la fin la force qui est toujours vaincue. » (Napoléon Ier) Par effet contraire, la notion de non-violence devenait synonyme de passivité, de non-action. Il nous faut considérer la non-violence comme une force pouvant s’exercer soit au niveau du mental soit au niveau de l’économie.

Violence

Abus de la force qui tend à détruire ; en particulier lorsqu’elle s’exerce sur l’être humain physiquement, mentalement et moralement. La conséquence maximale de l’effet violent étant la mort (à signaler des formes de violence comme le sabotage matériel, uniquement destinées à détruire le potentiel économique de l’adversaire).
La violence est un des instincts essentiels de l’individu qui détruit, qui tue pour vivre, faire vivre et s’épanouir. Il faut donc distinguer :

- La violence contre la nature pour 1’amenager ;

- La violence contre l’animal pour le manger ou l’utiliser ;

- La violence contre l’homme pour s’en défendre ou le réduire.
Ces différentes formes de violence, et plus particulièrement la dernière (par réflexe de défense ou reconnaissance de l’autre comme identique à soi), amenèrent l’être humain, par le canal des religions et philosophies, à réfléchir sur le droit de détruire. Mettant plus particulièrement en cause le droit de tuer son semblable, elles permirent de lentement préciser le concept de non-violence.
II n’est pas dit que violence et non-violence soient absolument contradictoires ; nous pourrions les considérer comme des aspects différents de la force, avec une gradation de l’un vers l’autre et un passage à la limite où il est difficile de déterminer le caractère violent ou non violent : ainsi certains actes non violents physiques où la pression devient contrainte, mais ne convainc pas ; ainsi certains actes de sabotage matériel où le souci de sauvegarder la vie humaine est essentiel.

Non-violence

Sans doute est-ce la tradition djaïniste (VIe siècle av. J.-C.) et son commandement d’ahisma : ne pas nuire qui est à la source du phénomène gandhien au XXe siècle. Coexistante à toute philosophie et religion, plus ou moins exprimée, l’idée de non-violence se verra marquée du sceau de Gandhi aussi fortement que le terrorisme anarchiste marqua l’idée libertaire. Traditionaliste religieux, imprégné de culture occidentale, Gandhi avait assimilé les idées de non-coopération avec le mal (Tolstoï) et avec le tyran (La Boétie), de désobéissance au gouvernement et à la loi injuste (Thoreau) ; l’influence du Sermon sur la montagne, rendre le bien pour le mal, se révèle également importante. Il appellera satyagraha : adhésion à la vérité, recherche de la vérité, etc., la méthode qu’il expérimentera au cours de sa vie.
Cette expérience présentera deux aspects :
1° Religieux : recherche de la Vérité (c’est-à-dire Dieu) en utilisant de justes moyens en accord avec l’enseignement religieux ;
2° Social : recherche de la justice sur terre avec souci d’efficacité à long terme de l’action.
Repensée à la lumière de conceptions laïques sinon irréligieuses, la non-violence dans son installation en Occident pourrait être acceptée après reconnaissance de son efficacité tactique. La prise de conscience résultant de l’expérience est porteuse, à des degrés différents pour chaque individu, d’un aspect supplémentaire qui s’apparente à une manière d’être, à un « art de vivre ».
La non-violence se caractérise par l’acceptation de prendre certains risques (blessures, prison, mort) ; en cela elle n’est pas différente de la violence, cependant elle s’en sépare sur la réaction devant cette dernière ; au lieu de rendre le mal ou d’obliger à une réparation, la non-violence tendra à annuler ce mal dans sa racine en refusant de le perpétuer, en le prenant sur soi.

Non-violent

Mot créé par les journalistes et employé alors entre guillemets pour désigner l’individu participant à des manifestations à caractère non violent (où la non-violence est observée) ; accepté avec réserve par les « non-violents ». Il aurait été plus juste de créer le néologisme non-violentiste : partisan de la non-violence ; cependant, le mot n’est pas heureux. Le mot non-violent implique par trop une idée de perfection absolue de l’individu qu’il est absurde de vouloir retrouver chez les manifestants non violents. Le « non-violent » intégral, de même que le « violent » intégral, sont des vues de l’esprit. L’usage de ce mot est donc abusif ; il conviendrait d’en utiliser un autre plus près de la réalité.

Action directe

Méthode d’action surtout mise en valeur par les anarchistes et certains syndicalistes, dernièrement par les « non-violents » ; cette action se caractérise par le principe de « démocratie directe », c’est-à-dire le refus d’utiliser des intermédiaires pour exercer le pouvoir de la base ou exprimer sa volonté, ses revendications. Rappelons que la plupart des anarchistes acceptent la notion de « mandat », sur un point précis, pour un temps limité et avec la possibilité de rappeler le mandataire en cours d’exercice. (Ainsi l’action directe s’oppose au parlementarisme et à tout système de représentation inamovible.)
L’action directe se comprend aussi bien dans la violence que dans la non-violence.

Action directe non violente

Allie l’esprit de la non-violence à la méthode d’action directe. Nous en distinguerons trois formes. Cette classification arbitraire n’est qu’un moyen de comprendre différents niveaux d’engagement ; i1 va de soi que ces trois aspects peuvent se compléter :
La protestation : acte surtout spectaculaire de pression psychologique. Exemples : stationnement silencieux devant les édifices (prisons, consulats, ministères, etc.) ; marches de la paix  ; renvoi de livrets militaires, de décorations  ; démission de fonction incompatible avec ses convictions ; destruction publique de cartes d’identité, livrets divers, etc. ; le jeûne.
(Si le suicide par le feu ou par d’autres moyens et le jeûne à mort peuvent être des actes de protestation destinés à frapper les esprits par une sorte de « terrorisme non violent », ils seront reconnus comme non violents dans la mesure où la violence effectuée est retournée sur soi, sans nuire aux autres.)
L’intervention : protestation qui implique beaucoup plus l’idée de désobéissance, d’action illégale, expérimentée surtout par la pénétration et l’occupation des lieux interdits. Exemples :

- Occupation d’usines atomiques (Marcoule 1958), de fabriques d’armement, de casernes et consulats, de restaurants (sit-in américain) ;

- Grève sur le tas en usines (juin 1936) ;

- Marche et manifestation interdites (Vincennes 1960).

La résistance : basée sur le refus des habituelles obligations civiques. Exemples :

- L’objection de conscience ;

- Refus de payer l’impôt (Thoreau) ou seulement l’impôt militaire (certains pacifistes) ;

- Refus d’obéissance à la police, refus d’enseigner certains programmes.

Il est à remarquer que la collaboration du « bourreau » et de la « victime » est quasiment générale : l’inculpé joue le jeu avec le policier (le suivant, signant les déclarations, acceptant de lui répondre), le détenu avec son gardien (même chose à quelques différences près), le condamné à mort avec ses bourreaux (marchant à la guillotine, à la chambre à gaz, etc.), de même dans les « camps de la mort », les prisonniers acceptant d’enterrer les morts, de travailler, etc. (il ne s’agit pas de critiquer, mais de constater).
Il y a comme une complicité s’expliquant par le manque d’imagination, d’organisation et de... courage.

Manifestation de masse non violente

Ces trois formes d’action exercée individuellement, en groupes plus ou moins importants, prennent un tout autre caractère lorsqu’elles sont le fait du grand nombre. L’individu, le groupe restreint sauront plus facilement conserver à l’action ce qu’elle a de spécifiquement non violent. Avec le grand nombre apparaît le risque de voir la manifestation dégénérer du fait soit de contre-manifestants (voir comment les neutraliser), soit du manque de préparation. A ce stade, nous pourrions dire que l’action non violente garantit, par une prise de conscience individuelle, la dignité du participant contrairement à la manifestation violente où les plus bas instincts de la foule s’extériorisent sans limites. Se comprendront mieux ainsi les consignes de silence, de dignité, de discipline librement acceptée qui sont demandées avant chaque manifestation.

Révolution non violente

Projet de modification totale des structures économiques et politiques de la société et du comportement des individus les uns envers les autres.
Cette révolution se caractériserait par un ordre social autogestionnaire d’égalité économique, fédéraliste décentralisé (disparition de l’État) et par la pratique de la solidarité réelle.
Il est actuellement possible de toucher du doigt ce projet à l’aide des différentes expériences passées et en cours :

- Avec Gandhi, Luther-King et N’Krumah, comment peuvent s’exercer les pressions non violentes des masses.
- Avec Vinoba, Lumumba, comment peuvent s’organiser des institutions parallèles visant à supprimer les institutions légales ; ces dernières étant boycottées.

- Avec Dolci et aussi Vinoba, comment peut se faire l’animation rurale et l’organisation de la société de bas en haut, de la périphérie au centre. Les expériences autogestionnaires d’Algérie et de Yougoslavie, l’expérience anarchiste en général sont également des éléments importants.
Il conviendrait d’attirer l’attention sur la nécessité d’organiser une base de soutien à l’action, une infrastructure économique, une intendance afin que le militant qui s’engage à long terme, ou qui sortant de prison avec souvent perte de sa profession, ne soit pas trop handicapé en reprenant sa place dans la société. De même prévoir les conditions d’aide aux familles. Il ne s’agit pas d’entretenir des activistes, des professionnels de l’action non violente, mais de ne pas empêcher ou restreindre l’action pour des causes uniquement matérielles.

André Bernard


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