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Anarchisme et non-violence -2 -
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V. CONCLUSION
Article mis en ligne le 1er juin 2022

Comme nous l’avons vu, le réseau Grassroots est devenu un segment restreint mais influent d’abord du mouvement écologiste, puis du mouvement pacifiste. Ses contributions doivent être évaluées dans le contexte des limitations auxquelles il a dû faire face : une base sociale étroite, une petite taille, des ressources limitées, un taux de rotation élevé et la difficulté de coordonner les groupes locaux. Et en tant que partisan de l’action radicale non violente, le réseau Grassroots partait pratiquement de zéro. Il y avait peu d’exemples politiques ou de militants expérimentés à portée de main. Ainsi, de nombreuses formes d’action et d’organisation introduites par le réseau, telles que la formation à la non-violence, les groupes d’affinité et le processus de consensus, ont été "importées" d’autres pays, notamment des États-Unis. Ainsi, le réseau s’est d’abord concentré sur des campagnes internationales qui n’avaient que peu de liens directs avec les problèmes de la République fédérale.

Mais lorsque les groupes de la base ont porté leur attention plus près de chez eux, sur la lutte contre l’énergie nucléaire, ils ont été amenés à former directement des coalitions avec d’autres groupes. C’est là qu’ils ont commencé à avoir un impact important. Dans les mouvements écologistes et pacifistes, les groupes de la base ont continuellement cherché à développer une base plus large de compréhension, de soutien et de participation à l’action non-violente. Ils ont défendu la non-violence contre les sections de la gauche qui rejetaient ses principes et aussi contre les groupes libéraux et "traditionnels" qui assimilaient la non-violence à la légalité ou à l’évitement des conflits. Dans le même temps, les militants de la base ont cherché à travailler ensemble avec ces deux autres courants politiques, se rapprochant parfois de l’un, parfois de l’autre. Leur rôle de "médiateur" était en partie un choix politique, en partie le reflet des propres tensions internes du réseau et du manque de consensus sur de nombreuses questions politiques.

Le réseau Grassroots a toujours compté des militants d’orientation anarchiste, d’autres d’orientation chrétienne radicale, d’autres encore d’orientation mixte, et beaucoup d’autres sans position politique claire. Les militants de Grassroots ont lutté avec leurs propres conceptions de la non-violence et du changement social. Ils ont discuté de la souffrance volontaire, des formes d’organisation politique, du symbolisme par rapport à l’action directe, et du poids relatif de la persuasion et de la pression de la base. Certains ont tenté de faire du féminisme un élément plus central de la politique de la base, mais ils ont trouvé peu de soutien. Ces conflits étaient rarement "résolus" : ils réapparaissaient à mesure que de nouvelles situations se présentaient, que de nouveaux membres rejoignaient le réseau et que les plus anciens le quittaient, et que de nouvelles activités étaient lancées.

Comme le notait Günter Saathoff dans la conclusion de sa thèse de 1980 sur le réseau Grassroots, l’influence des groupes Grassroots dans la propagation de l’action non-violente doit être considérée avec scepticisme pour deux raisons. Premièrement, d’autres facteurs ont influencé les mouvements écologistes (et pacifistes) à utiliser l’action non-violente. La force militaire de la police et l’échec de la confrontation violente ont rendu certaines organisations (comme la Ligue communiste, ou KB) plus favorables à la non-violence pour des raisons purement tactiques. D’autres groupes, en dehors du réseau Grassroots, tels que la fédération Initiative citoyenne (BBU) et plus tard les Verts, ont commencé à prôner la non-violence. Le magazine de la BBU, en particulier, a entretenu pendant plusieurs années une relation étroite avec les perspectives de Grassroots. Ses rédacteurs comprenaient Michael Schroeren et Manuel Walther, tous deux anarchistes non-violents et anciens rédacteurs de Grassroots Revolution. (1)

Mais si les forces extérieures ont rendu la "non-violence" tactique attrayante par défaut, et si les grandes organisations ont approuvé le concept d’action non-violente, ce sont toujours les groupes de la base qui ont montré l’exemple, qui ont donné au concept une forme concrète et une vitalité. Campagne après campagne, action après action, ce sont les militants de la base qui ont fourni les idées clés, qui ont proposé les formations ou qui ont fait l’organisation initiale.

Le deuxième point de Saathoff est que l’influence de la base dans les grands mouvements a été "achetée au prix du radicalisme". (2) Les groupes de la base propageaient leurs moyens non-violents, mais rarement leurs fins non-hiérarchiques ; malgré leur propre affirmation que les moyens et les fins étaient indissociables. Comme nous l’avons vu, cette dynamique a persisté dans le mouvement pacifiste des années 1980 et a contribué au déclin du mouvement.

Il se peut cependant que les militants de la base aient dû choisir entre une influence limitée et l’absence totale d’influence : s’ils avaient été plus fermes sur leurs objectifs radicaux, ils auraient peut-être tout simplement perdu l’oreille des initiatives citoyennes et des groupes pacifistes locaux. Et si le réseau n’a pas souvent eu une forte présence radicale en public, il n’a jamais complètement abandonné son orientation radicale. Les actions du Fulda Gap ont montré que le réseau Grassroots ne se laisserait pas simplement coopter, mais qu’il essaierait d’apprendre de ses erreurs et d’exercer une pression politique dans des directions différentes.

Enfin, il ne faut pas oublier que l’action non-violente a souvent constitué une étape de radicalisation en soi. Les actions de blocus de 1982-83, par exemple, ont appris à un grand nombre de personnes qu’elles pouvaient choisir d’enfreindre la loi pour des raisons politiques, ce que la plupart d’entre elles n’avaient jamais fait auparavant. La désobéissance civile était souvent présentée comme un moyen de "retirer symboliquement sa loyauté à l’État". Ces mesures n’étaient pas nécessairement révolutionnaires, mais elles servaient de contrepoids puissants à la constriction et à la passivité que le gouvernement cherchait à imposer à la population.

Récemment, quelqu’un m’a demandé : "Quelle est la chose la plus importante que nous pouvons apprendre du réseau Grassroots ?". J’ai répondu : "Qu’un petit groupe de personnes, avec une perspective claire de ce qui est possible, un engagement envers ce qu’elles considèrent comme important et la patience de s’atteler à la tâche, peut accomplir une quantité surprenante de choses. Ils peuvent devenir une force pivotante."

L’histoire du groupe Klatschmohn en est peut-être l’exemple le plus frappant. Ce groupe de la base de Berlin-Ouest, qui comptait une douzaine de membres, s’est formé pour remédier au manque de direction que connaissait le mouvement écologiste à la fin des années 1970. Ils se sont donné pour tâche de développer un nouveau concept d’action politique non-violente pour le mouvement, en se basant sur l’exemple de l’occupation de Seabrook, New Hampshire, en 1977. Le groupe a consacré une année au travail préparatoire : quatre mois aux États-Unis pour se familiariser avec l’activisme non violent, puis une autre année pour évaluer et appliquer ce qu’ils avaient appris.

Le modèle d’organisation du groupe d’affinité/conseil des orateurs qu’ils ont ramené a été utilisé pour la première fois à Gorleben en 1980, puis à Brokdorf en 1981, à Grossengstingen en 1982, et dans de nombreuses autres actions. Ainsi, un concept d’organisation politique utilisé par des dizaines de milliers de personnes remonte au travail de ce groupe de douze personnes. (3)

Nous n’avons pas besoin de romancer le réseau Grassroots pour apprécier ses forces. Tout au long de la période de treize ans considérée dans cette étude, les militants de la Grassroots ont constamment apporté de nouvelles idées et une nouvelle énergie aux luttes politiques importantes. Par leur engagement en faveur de la désobéissance civile non violente, de l’écologie radicale, de l’antimilitarisme et de la démocratie de proximité, ils ont élargi la sphère des possibilités politiques en République fédérale d’Allemagne.

NOTES
1.) Saathoff, pp. 272-73.
2.) Saathoff, pp. 274-75
3.) Entretiens avec Dieter Rau, Benjamin Pütte


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