1972, paroles de refus
Article mis en ligne le 19 juin 2025

« Tout s’oppose aux intérêts de la classe capitaliste dans son ensemble : les intérêts particuliers à l’intérieur de cette classe ; la lutte des peuples colonisés pour se libérer du carcan ; le refus des « citoyens » des pays du capitalisme surdéveloppé de participer à cette stratégie morbide. » (M. Auffray).

Nous ne pouvons donc pas dissocier notre lutte contre l’armée de la lutte des travailleurs.

C’est bien en termes de lutte de classes que nous posons notre acte, conscients de l’aspect minoritaire qu’il représente aujourd’hui mais indissociable de toutes les luttes contre l’armée.

Parce que le service militaire n’a rien à voir avec les intérêts des travailleurs, ceux-ci le refusent. Qui n’attend pas la quille en comptant les jours ou n’essaye pas par tous les moyens de se faire réformer, ou tout simplement tire au flanc parce qu’il n’a aucun intérêt à obéir à des ordres qui ne le concernent pas ?

Cet antimilitarisme profond n’est pas le hasard d’une mentalité française comme certains veulent bien le dire, il est la résistance plus ou moins consciente à une oppression savamment calculée.

Ceux qui réagissent violemment sont en butte à la répression. C’est le trou, ou la taule, le bataillon semi-disciplinaire ou disciplinaire, le bagne militaire type Aiton ou la CILA...

Cette répression explique partiellement le peu de lutte à l’intérieur de l’armée (« On n’en a que pour 12 mois ») et cette relative acceptation forcée de la « caricature frappante de ce qu’il y a de plus répressif et aliénant dans la société capitaliste ».

« Il y en a qui sont restés près de 3 à 4 ans enfermés de prison en prison, de régiment semi-disciplinaire en régiment disciplinaire ou en casernes prisons. »

De plus en plus nombreux à se radicaliser, mais trop souvent seuls, leur lutte reste inefficace et surtout sans lien possible avec l’extérieur. Leur nombre croissant (plus de 1000 déserteurs actuellement) représente une force non négligeable ; nous devons être solidaires de leur lutte pour faire connaître l’acte qu’ils posent (individuel ou collectif) et pour faire supprimer toute répression.

Les objecteurs de conscience, de plus en plus nombreux aujourd’hui, représentent eux aussi un potentiel révolutionnaire non négligeable, principalement lorsqu’ils se regroupent et luttent au-delà des limites du statut, vaste récupération du système. « Les jeunes gens qui, avant leur incorporation, se déclarent, en raison de leurs convictions religieuses ou philosophiques, opposés en toutes circonstances à l’usage personnel des armes... » (article I du statut).

Le statut, tel qu’il se présente, s’adresse donc à ceux qui refusent de porter des armes d’une façon individuelle, parce qu’ils ne veulent pas tuer, même si d’une façon ou d’une autre ils participent à l’élaboration de la militarisation. Il s’agit de calmer ou de contenter quelques inaptes que l’on saura quand même rendre « utiles ». Il est bien sûr interdit de faire toute publicité sur cette échappatoire, ce qui risquerait de multiplier les réfractaires.

Nous devons remettre en cause la finalité de l’armée. Notre acte est d’abord une lutte contre ce système qui tue.

Il est temps de démystifier le statut. C’est pourquoi nous exigeons aujourd’hui un statut politique, nous réservant le droit de le demander à n’importe quel moment, à l’armée, ou non. Nous acceptons comme compromis un service civil de notre choix en accord avec notre idéal.

Il doit être clair que l’obtention du statut politique n’est pas une fin en soi. Une armée de métier pourrait être aussi efficace.

Notre lutte se veut solidaire de toutes les luttes contre l’armée en parallèle avec les luttes de tous les travailleurs.

Toute action de soutien à notre cause devra être non violente. Cela non pas pour prôner telle ou telle méthode, mais considérant qu’elle est la seule action aujourd’hui qui risque de ne pas se retourner contre la cause que nous défendons.

 Armel Gaignard, déserteur,

 Dominique Valton, insoumis


Refusé parce que politique

Parce que je ne crois pas à l’efficacité de la violence armée, comme à toute forme de violence et d’exploitation. Parce qu’accepter la violence c’est entrer dans un cycle infernal, une spirale où la violence ne fait qu’entraîner plus de violence encore.

Parce que [...]

Parce que la politique du gouvernement français non seulement favorise les injustices sociales à l’intérieur de la France, mais participe à renforcer et aggraver l’injustice économique monstrueuse que crée le commerce international, injustice permettant à nous, 20 % de la population mondiale, de détenir 80 % des richesses terrestres, maintenant ainsi 80 % des hommes en état de sous-développement, en plus de cela surexploitant la main-d’oeuvre venant de ces « pays réservoirs ».

Pour ces motifs : J
e refuse d’apprendre le maniement des armes.
Je refuse le conditionnement d’un service militaire.
Je refuse l’endoctrinement d’un service civique.
Je pense avoir mieux à faire que d’apprendre à tuer, en faisant un service civil.
Je demande donc à bénéficier de la loi 63 1255 du 21-12-63.

 Jean-Michel Fayard

Il y a de nombreuses raisons qui démontrent le danger et le drame de la militarisation qui envahit tous les pays...

Sur le plan national déjà, 18 % du budget de l’Etat, au moins est alloué aux dépenses militaires alors que le pays manque de l’élémentaire social, c’est-à-dire entre autres : de logements à loyer correct, de crèches, d’écoles, de routes, d’autoroutes.

De plus, la militarisation, réelle et coûteuse du pays est responsable aussi de toutes ces créations démentielles qui atteignent la perfection dans la destruction : les armes atomiques, bactériologiques, chimiques... qui ont déjà montré comment on peut transformer la planète en un enfer radioactif et pollué.

D’autant plus qu’il est impossible de justifier leur utilisation même pour se défendre contre une invasion, puisque dans ce cas l’arme menacerait le pays même qu’elle est susceptible de défendre.

Payer pour détruire alors qu’il manque de l’argent pour construire. Avec cela je ne suis pas d’accord !

 François Janin

Nous refusons de participer aux activités militaires.
Nous avons renvoyé notre ordre d’appel.
Nous avions fait une demande de statut d’objecteur de conscience exprimant nos convictions non violentes et notre opposition à la militarisation.
Les autorités militaires par leurs décisions arbitraires ont rejeté nos demandes.
Elles montrent ainsi leur détermination de marginaliser le phénomène de l’objection de conscience et de le rendre inoffensif.
Nous refusons de tenir compte des décisions de l’armée prises à notre égard depuis le 1er octobre et nous travaillons actuellement dans une organisation solidaire des plus défavorisés, en particulier des immigrés. [...]
Cet engagement n’est pas un passe-temps :
C’est une concrétisation du sens de notre refus de l’armée ;
C’est l’expression de notre refus de cautionner les répressions, sanglantes aidées par les armements français ;
C’est une manifestation de nos conceptions d’entraide internationale.
Notre combat est non violent car nous croyons en la force révolutionnaire de la non-violence dans le monde occidental.
Nous nous déclarons solidaires des luttes contre les pouvoirs qui utilisent la violence et qui assurent leur maintien par la répression du peuple.

 Janin-Fayard

Déposition de Joël Chapelle Fresnes, le 18-6-71

Après que l’on m’eut arrêté pour insoumission, bien que persistant à ne pas vouloir faire mon service militaire, la perspective de passer deux ans en taule ne m’enchantait guère. Qui l’eût d’ailleurs été ?
Sûrement pas un amant du soleil ni un adepte de la liberté !
Non, je ne pouvais pas accepter passivement que vous me frustriez pour deux ans du plaisir d’aller bouffer une frite à Pigalle, du plaisir d’aller cueillir un pavé par une nuit de mai, du plaisir d’aimer une fille qui se dévêt du chaste voile de l’hypocrisie, du plaisir d’oublier, momentanément dans ses bras qu’il est des citadelles où se meurt la liberté du plaisir...
Mais laissons là ces considérations : tout cela, qui ne figure pas sur le catalogue de La Redoute, vous est sûrement étranger. Sachez seulement que je n’étais pas en liesse à l’idée de me payer deux ans d’emprisonnement.
Je considérais de plus que ne pas essayer de m’y soustraire, attendre paisiblement que vous m’y condamniez et me trouver ainsi contraint de m’y soumettre, équivalait à reconnaître que vous avez autorité sur moi, à sanctionner mes actes. Car, bien que je revendique l’entière responsabilité de ceux-ci, j’entends, si j’ai un jour à en répondre, n’avoir à le faire que devant les hommes et non pas devant un ramassis de soudards qui ne peuvent évidemment pas approuver une démarche qui tend à mettre fin à leurs criminelles entreprises. [...]
Je refuse de faire mon service militaire, ou plutôt, puisqu’il en a toujours été ainsi, je le porte à votre connaissance. Les raisons en sont politiques, la politique étant, à mon avis, plus une façon de se comporter dans l’existence qu’une simple spéculation intellectuelle.
Je refuse le statut d’objecteur de conscience, qui n’est qu’une récupération civile du devoir militaire d’un citoyen envers sa patrie. De plus, le statut d’objecteur n’est pas une reconnaissance du droit qu’aurait un individu pour des raisons politiques de refuser l’armée. Il n’est qu’une reconnaissance des motivations religieuses et philosophiques pour lesquelles certains se refusent de porter le fusil ; je ne refuse pas le fusil, mais bien plutôt le contexte dans lequel on veut me contraindre à le porter et les raisons pour lesquelles on me demande de le faire.
Si, comme je l’ai signifié lors de ma précédente déposition, la naissance de mon gosse m’a confirmé dans ma résolution de m’insoumettre, ce n’est pas seulement dû au fait qu’il me fallait dès lors assurer sa subsistance, mais plutôt à la perspective d’avoir peut-être à me faire complice de ses futurs assassins. [...]
Au nom de quel droit, au nom de quel dieu exigerez-vous qu’il sacrifie sa vie pour vous ? Exigerez-vous aujourd’hui que je vous fasse sacrifice de la mienne ?
Ma vie m’appartient, je ne reconnais à personne le droit d’en disposer, même partiellement. C’est la seule chose dont je revendique le droit de propriété, le reste devant être, n’en déplaise à certains, la propriété de tous les hommes.
Je refuse de subordonner ma vie aux intérêts de ma patrie, la patrie n’étant qu’une abstraction auréolée de sentimentalisme dont se revêt l’État pour nous cacher ses vices. [...]
Je ne me reconnais pas de patrie et me déclare citoyen du monde et de la misère. La misère n’a pas de frontière, elle n’est l’exclusivité d’aucune nationalité, elle est un fait social et non géographique, elle est universelle, elle a pour seul patrimoine le malheur, pour habitants des légions d’infortunés. Mes ennemis sont tous ceux qui contribuent d’une quelconque manière à la perpétuer.
Je refuse les frontières qui ne sont qu’un artifice pour diviser les hommes qui, trop polarisés par leur patriotisme imbécile, en oublient de se préoccuper de leur bonheur. [...]
La condition des travailleurs est quasiment partout la même. Pour quelles raisons me réclamerais-je d’une quelconque nationalité ? Les richesses d’un pays sont toujours la propriété de quelques privilégiés ou réquisitionnées par l’État pour le prestige d’une idéologie. Et puis quand bien même serais-je citoyen à part entière, d’un pays détenteur de plus de richesses que les autres, de quel droit monopoliserais-je ces richesses ? [...]
Je refuse d’apprendre à défendre des intérêts qui ne sont pas les miens, d’avoir peut-être à tuer ou de me faire tuer pour sauvegarder ou conquérir un patrimoine dont je ne peux profiter, qui n’est la propriété que d’une minorité de privilégiés. Conquérir, car dans bien des cas il ne s’agit même pas de défendre mais bien plutôt, sous prétexte des bienfaits de la civilisation occidentale, de s’en aller s’approprier crapuleusement les richesses d’un pays sous-développé (Indochine, Algérie). Ou bien encore, comme au Tchad, par le biais des protectorats militaires, se faire les champions d’un dictateur local qui, en échange des services rendus, concède d’avantageux marchés. Dans l’un ou l’autre cas, ce sont toujours les mêmes qui en profitent, mais jamais ceux qui, pour prix de leur mort, reçoivent une médaille à titre posthume. Et puis, même, me serait-il donné de jouir d’un patrimoine acquis à ce prix que je n’en voudrais pas.
Ce n’est de toute façon pas le cas, le seul patrimoine que je me connaisse est celui que je partage avec des milliers d’infortunés. Exploité par le patron, matraqué par les flics, condamné par les magistrats, voilà mon patrimoine. S’il est des ennemis pour me le prendre, je le leur livre de bonne grâce. Je leur livre aussi la République et les institutions démocratiques. Elles n’en ont que le nom. Certes, en plus de subir nos chefs, elles nous concèdent le droit de les choisir. Mais n’est-ce pas le comble du cynisme que de donner droit à l’esclave de forger ses chaînes ? La République, dans le choix de ses structures de type étatique, ne peut que frustrer le citoyen du droit élémentaire qu’il a de participer à la prise d’une décision qui le concerne, du droit qu’il a de s’autodéterminer. Mais l’Etat français, non content d’être une calamité organisationnelle, est, de surcroît, le valet de la bourgeoisie. Est-ce là un trésor qui vaille d’être défendu ? Je refuse de me faire le geôlier de ma propre prison. Je revendique le droit de n’avoir à obéir qu’à ma conscience. Tuer un homme, lui retirer à jamais le droit de jouir du soleil, de l’amour et de tout ce qui fait l’attrait de la vie est, à mon sens, l’acte le plus sacrilège que puisse accomplir un individu contre la nature, contre l’essence même de la vie. Il me faut cependant concéder qu’il est des circonstances où l’on ne peut guère faire autrement. Bien qu’imbu de pacifisme, il est en ce monde des gens que je pendrais volontiers. Et je conçois que l’on puisse répondre à la violence de la bourgeoisie autrement qu’avec des pâquerettes. [...]
Je refuse d’obéir à des ordres qui n’ont d’autre but, en temps de paix, que d’avilir l’individu, le dépersonnaliser, le départir de toute réaction qui pourrait lui être spécifique. En faire un individu qui une fois rendu à la vie civile en acceptera les brimades comme un mieux-être par rapport à ce qu’il aura enduré pendant sa période militaire. Un individu qui aussi, si besoin est, sera prêt à mordre sur injonction de ses maîtres. Car, le nierez-vous ? L’armée ne manque pas de points communs avec les chenils où l’on dresse les chiens en vue de leur inconditionnelle soumission envers celui qui leur fera charité de leur soupe.
Entendez par là que je considère l’armée comme une gigantesque machine à parfaire le conditionnement préalablement reçu dans la famille et à l’école. Conditionnement dont le but est de maintenir, artificiellement, une société où le bonheur n’est qu’un produit de consommation qui s’achète dans un super-marché. Et encore faut-il être bien né et avoir intensément spéculé sur la misère des autres pour se donner l’illusion de l’acquérir ainsi. Je refuse d’être le fossoyeur du peu de dignité qu’il reste en moi. Je refuse d’avoir à saluer, à ramper devant des hommes qui ne diffèrent en rien de moi si ce n’est par leurs barrettes et leur incommensurable connerie. Je refuse de porter un fusil qu’il me faudrait peut-être un jour braquer sur des compagnons qui, tout comme moi, revendiquent le droit à la vie. Car l’armée, en plus de ce que j’ai précédemment dit, ne justifie son existence que par l’utilisation qu’en ferait la bourgeoisie contre un éventuel soulèvement des sans-bonheur. Utilisation plus souvent dissuasive qu’active mais qui n’en reste pas moins efficace (s’en référer au mois de mai 68).
Enfin je refuse de cautionner une institution qui honorifie les criminels en les décorant et dont la raison sociale est le crime collectif. Je refuse l’horreur de la guerre. Je refuse la veuve, l’orphelin, la misère qu’elle engendre.
Et puisque c’est un crime de croire en la liberté, puisque c’est un crime d’être ennemi de l’injustice, de la misère, de la guerre et qu’il me faille en répondre devant vos tribunaux, eh bien soit, mais sachez qu’un jour vous aurez peut-être, vous aussi, à répondre de vos actes. Devant la mère à qui vous avez arraché l’enfant, devant la femme à qui vous avez arraché l’amant pour en faire un quelconque matricule, une quelconque machine à tuer. Devant le père du fils qui agonise et qui pleure, victime du fils d’un autre père. Devant tous les éclopés passés, présents et à venir pour qui la vie est l’enfer où ils traînent leur infirmité. Devant les fantômes de tous les dormeurs du val qui, un trou rouge à la poitrine, semblent dormir, mais qui sont morts non sans avoir souffert. Devant, enfin, tous les gens qui ne veulent pas crever avant de savoir ce qu’est la vie.

 Joël Chapelle

De l’insoumission à l’anarchie

De plus en plus, l’idée d’insoumission se développe, ainsi que son caractère politique. Elle n’est plus un simple refus d’une institution, civile ou militaire, mais un acte par lequel l’individu qui s’y engage affirme clairement et délibérément sa conception philosophique et politique de la vie, face aux systèmes totalitaires quels qu’ils soient. Ainsi, l’insoumission au service militaire n’est qu’une partie d’un refus plus global de l’État.
A 20 ans, une des formes de lutte contre l’autorité et l’Etat est l’insoumission au service militaire. La fonction essentielle de l’armée en temps de « paix » est l’apprentissage de la soumission. A coup de brimades, de sanctions, de chantage à la perm, de mitard, etc., les officiers détruisent la personnalité des individus et façonnent les futurs ouvriers qui entreront bien sagement dans le cycle de la production en respectant l’État-patrie-propriété-privée et tout le sens de la sacro-sainte hiérarchie. Mais cela ne suffit pas : il faut en plus diviser les militaires qui sont pour la plupart ouvriers ou paysans (les intellectuels trouvent assez facilement le moyen de se faire réformer). Des procédés aussi ignobles que le fayotage, l’élitisme et la guerre entre « bleus » et anciens sont employés. Cela a pour conséquence de détruire le sentiment de classe entre travailleurs et cela permet au pouvoir de se servir du contingent pour briser les grèves.
L’armée étant le principal pilier de l’État, lutter contre l’armée signifie aussi lutter contre l’État. Or accepter l’autorité du ministère des Affaires sociales pour ne pas avoir à subir celle de la Défense nationale est, à mon sens, un gros compromis. Accepter le statut, c’est reconnaître l’autorité de l’État et par là son armée, ce qui est aberrant de la part de gens qui se disent « révolutionnaires » ! ( Bien sûr, je mets de côté tous ceux qui font le service civil pour soulager leur petite conscience !) C’est aussi admettre que les rapports humains puissent être régis par des lois !
Rappelons que l’ordonnance de 59 existe et que par elle chaque civil est susceptible d’être réquisitionné à tout moment. De plus, la loi sur le service national d’avril 71 tente de faire croire que chacun DOIT un service à l’Etat. C’est la plus grande récupération que l’on ait fait des antimilitaristes en les foutant dans un service actif obligatoire, bientôt service civique avec encadrement de rigueur. Si certains se sont battus pour un statut qui représentait un moindre mal à une certaine époque, dans le contexte actuel, pourquoi tant de gens s’enferment ils dans ce statut en le considérant comme un but (« FAIS UN SERVICE CIVIL ! ») ?
Une part importante de notre économie repose sur la fabrication et le commerce d’armes. De grands capitalistes ont bâti des fortunes sur le dos du tiers monde et des travailleurs... Mais qui s’est laissé prendre au jeu, sachant qu’un chercheur scientifique sur trois travaille pour l’armée, que certaines centrales syndicales réclament la mise en chantier de nouveaux sous-marins atomiques, que des milliers de travailleurs fabriquent des chars, des canons, des fusils, etc., alors que la France est déjà le troisième producteur d’armes et fournit ses engins à tous les pays, fascistes et racistes au mépris de sa propre « morale républicaine » ? L’ordonnance de 59 a renforcé cette militarisation et cette fascisation qui rentrent de plus en plus dans les moeurs. Il est important que, face à cette régression sociale, les hommes réagissent et prennent en main leur propre destinée et qu’ensemble ils construisent un monde sans classe où l’homme, qu’il soit algérien, bengali, turc ou juif, soit une valeur en tant qu’individu et non en tant que producteur ou chair à canon. L’insoumission au service militaire n’a de sens que dans la continuité et la radicalisation d’une lutte totale. Face aux carcans de l’impérialisme moral et économique, il nous faut faire éclater les chaînes qui nous aliènent et nous conduisent à une mort certaine. Il s’agit de créer de vrais liens de vie et de travail et d’abattre ce qui creuse nos tombes. La révolution totale est destruction des structures de la société (technocratie, argent, culture...) et création, à dimensions humaines, de cellules (autogestion, conseils agricoles, communautés...). Ainsi, la révolution est une libération, à tous les niveaux, de chaque individu. Mais nous ne pouvons employer les mêmes moyens que toutes les sociétés établies par la force. Notre révolution sera communautaire et nous la construirons tous ensemble dans la non-violence.
Persuadé, en effet, que le pouvoir est au bout du fusil, et persuadé aussi que la véritable révolution sera celle qui abolira le pouvoir, je choisis le combat non violent pour arriver à cet idéal.

 

Gaston Jambois avec la collaboration de J. L., futur insoumis qui, pour des motifs de sécurité, tient à garder, encore, l’anonymat.

Refus de conscription
Je suis persuadé que la non-violence est une règle de conduite nécessaire pour vivre en société et qu’on ne pourra instaurer une paix durable que si l’on renonce à faire usage des engins de destruction et à exercer une politique de dissuasion (pour faire place à une politique de confiance mutuelle).
En raison de mes convictions :
Je me solidarise avec tous ceux qui combattent toutes formes de violence et ont le respect de la dignité humaine.
Il m’est impossible d’admettre l’ingérence des autorités dans mes occupations quotidiennes.
Je ne peux coopérer avec quiconque cherche à imposer quoi que ce soit par la force.
Je suis prêt à transgresser toute loi qui va à l’encontre de ma conscience.
C’est pourquoi je refuse :
La conscription et le service militaire obligatoire qui amènent à utiliser des moyens que je réprouve (pourquoi ne pas envisager un service militaire facultatif ?).
Le bénéfice de la loi du 21 décembre 1963 qui impose un service civil dans un organisme accrédité par l’Etat, alors que je veux servir la société de la façon que j’estime la plus appropriée à mes capacités et à mes aptitudes. Je sais quelles peuvent être les conséquences de mon refus, mais j’userai contre tous les moyens de contrainte qu’on m’opposera du droit imprescriptible pour tout citoyen : LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE
Dès maintenant, j’affirme l’incompétence des tribunaux militaires et civils à juger de mon opinion et des actes qui en découlent.

  Christian Carré

Politisation du service civil

Depuis 1963, le pouvoir s’est ingénié à faire passer les objecteurs pour des jeunes dont la seule préoccupation était de ne jamais toucher un fusil. Et, par conséquent, ces jeunes ne pouvaient qu’être satisfaits du service civil qu’on leur proposait (ou plus exactement qu’on leur imposait), puisque c’était pour eux l’occasion de servir le pays (ou le régime ?) sans porter les armes. Certains objecteurs refusent ce rôle qu’on veut leur faire jouer et élargissent le champ de leur objection à une contestation globale du système capitaliste et non plus seulement à un refus de collaborer avec l’armée. Cela n’est pas nouveau mais tend à se généraliser.

Cette forme d’objection, couramment et assez maladroitement qualifiée d’objection politique, peut se développer concrètement de différentes, façons : refus du statut, demande de bénéfice du statut en termes politiques, accomplissement d’un service civil à signification politique claire, etc. C’est cette troisième possibilité que je vais tenter de développer ici, à savoir comment politiser le service civil ou comment remettre en cause cette notion de service obligatoire. Différentes solutions s’offrent à l’objecteur ayant obtenu le bénéfice du statut. C’est à chacun selon sa situation et ses exigences propres de déterminer la forme du service qu’il va effectuer.

Quelques suggestions  :

1. Accepter d’effectuer un service civil couvert par une association agréée, mais rechercher une affectation ayant un contenu suffisamment subversif. A Besançon, lors de la journée de travail du 2 octobre sur l’objection politique, il avait été suggéré que des équipes d’OC partent au Bengale (la responsabilité du gouvernement français dans le conflit pakistanais n’étant plus à démontrer).

2. Accepter la couverture d’une association agréée par le ministère, mais continuer de vivre comme avant son « incorporation », l’action politique se situant d’abord au niveau du quotidien. On peut reprocher à cette solution d’être ambiguë, dans la mesure où la position de l’OC par rapport à l’association qui le couvre n’est pas très claire. Les partisans de cette solution diront bien sûr que les associations et le pouvoir ne font qu’un.

3. Refuser la couverture d’une association agréée et soit effectuer un service civil, soit continuer de mener une action politique au niveau de son travail. Dans la mesure où l’objecteur refuse d’être couvert par une association, il remet en cause la notion de service obligatoire, et le service qu’il effectue est volontaire. Le risque d’une telle position est important puisque l’OC sera déclaré insoumis ; c’est pourquoi une telle position doit être prise massivement, si elle est prise.

Ces quelques propositions ne constituent pas une liste exhaustive des solutions à apporter au problème de la politisation de l’objection, et le débat reste rouvert.

  Bruno Dulac


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