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Anarchisme et non-violence -2 -
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Les luttes des groupes d’action directe non-violente contre les centrales nucléaires en Allemagne de 1975 à nos jours
Sebastian Kalicha
Article mis en ligne le 7 juillet 2020

Certains groupes d’action non-violente ont exercé une forte influence sur les stratégies et les campagnes d’action du mouvement anti-nucléaire ouest-allemand au cours des quarante dernières années – depuis les conceptions développées par le groupe Action non-violente de Fribourg en coopération avec l’Initiative citoyenne de Bade et d’Alsace, ayant abouti à l’occupation du chantier de la centrale nucléaire de Wyhl en 1975, jusqu’à la résistance contre les transports Castor de déchets radioactifs à partir des années 1990, dont le résultat a été l’arrêt du programme nucléaire allemand après la catastrophe de Fukushima (2011) et l’adoption d’une résolution sur la fermeture des centrales nucléaires d’ici 2022.

Très tôt, dans les années 1970, plusieurs groupes gravitant autour du journal Graswurzelrevolution avaient initié une discussion sur le lien entre l’usage militaire et l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. Ils remettaient en question le savoir des experts en développant une critique de la technique sur de solides bases théoriques. Au cours de ces mêmes années, les groupes d’action non-violente parvinrent en plusieurs endroits à briser l’opposition entre, d’une part, les manifestations de masse légalistes qui misaient sur l’action des partis et, d’autre part, les batailles rangées le long des clôtures des centrales en construction (menées par le bloc des communistes autoritaires, puis de plus en plus, à partir de 1976/77, par les autonomes). Ce fut par exemple le cas lors de l’occupation du chantier de la centrale de Grohnde, le 19 février 1977, action réalisée par des groupes issus des milieux non-violents, spontanéistes et féministes.

Ces différents courants, qui se situaient dans la mouvance de Graswurzelrevolution, préconisaient pour empêcher la construction de sites nucléaires, non pas de chercher la confrontation directe et centralisée avec les autorités, mais de saper la légitimité de la brutalité policière et de faire grimper les coûts politiques, en entravant constamment le fonctionnement et l’infrastructure de l’Etat nucléaire allemand – ce qui affecterait inévitablement aussi la rentabilité des installations pour les exploitants. Et, à cet égard, les groupes d’action non-violente firent preuve de beaucoup d’imagination dans les formes de résistance qu’ils développèrent à cette époque, comme par exemple le boycott du paiement de l’électricité à partir de 1977. Cette conception décentralisée de la résistance atteignit un premier point culminant lorsque furent fondés, dans plusieurs villes allemandes, des « cercles des Amis de Gorleben ». Cercles d’où allait naître la mobilisation pour l’occupation du trou de forage 1004 à Gorleben et, de là, pour la création de la « République libre du Wendland », une société anarchiste réalisée expérimentalement dans un village de cabanes. Dans cette communauté, les décisions étaient prises au consensus par les groupes grâce à un système de porte-paroles ; de plus, on y mettait en pratique une conception de défense non-violente. Ce sont là deux raisons qui expliquent que ces structures d’organisation aient pu inspirer, au cours des décennies suivantes, de nombreux groupes d’action et qu’on ait attribué à cette occupation le caractère mythique d’une utopie réalisée.

Au début des années 1980, sous le mot d’ordre « éco-paix » (Ökopax), plusieurs groupes d’action non-violente, regroupés au sein de la Fédération des groupes d’action non-violente, réussirent à coordonner et à réaliser des actions communes dans le double cadre du mouvement anti-nucléaire et du mouvement pacifiste contre les euromissiles. Compte tenu de la remise en cause croissante du parlementarisme, le parti des Verts qui, en voie d’établissement, voulait porter la protestation anti-nucléaire au parlement, était regardé avec de plus en plus de méfiance. Après que le gouvernement Albrecht, au pouvoir en Basse-Saxe, eut déclaré en 1979, à la suite de l’énorme manifestation dite de la « Grande marche de Gorleben » (Gorleben-Treck), que la décision de construire une usine de retraitement était « politiquement inapplicable » dans le Land, la petite ville bavaroise de Wackersdorf se retrouva de 1984 à 1989 au cœur de l’enjeu essentiel – lequel était de savoir si l’Etat nucléaire ouest-allemand serait en mesure, au moyen d’installations de retraitement qui restaient à construire, de former un circuit fermé de production d’électricité nucléaire. Le site fut le théâtre de deux occupations non-violentes en 1985-1986, mais aussi de batailles rangées le long des clôtures du chantier, peu après l’accident de Tchernobyl. Les groupes d’action non-violente propageaient l’idée que les actions militantes de confrontation directe avec les forces de l’ordre et les actions non-violentes pouvaient avoir lieu, mais « pas au même moment, pas au même endroit », car elles se gênaient mutuellement.

Après les 14 coups de feu partis des rangs des autonomes, tuant deux policiers et en blessant sept autres, lors d’une manifestation contre l’aéroport de Francfort (Startbahn-West) le 2 novembre 1987, la stratégie de répression qui s’ensuivit eut un impact immédiat sur la lutte de Wackersdorf : une conférence du mouvement anti-nucléaire qui devait se tenir à Regensburg fut interdite, ainsi que toute manifestation en proximité des grilles du chantier. La rupture était déjà consommée entre l’Initiative citoyenne locale et les autonomes quand, en 1988, une démonstration, dénuée de fraction militante, parvint à faire appliquer le droit de manifester sur le site. Pour sortir de la situation bloquée, la stratégie que propageaient depuis longtemps les groupes d’action non-violente, à savoir l’instauration de journées d’action décentralisées à Wackersdorf, se révéla une bonne et fructueuse solution. A cette époque, les activistes non-violents participaient simultanément au déboulonnement et à l’abattage de pylônes électriques, opérations qu’ils considéraient comme légitimes, car relevant de la « déprédation non-violente de biens matériels » ou du « sabotage », et donc de l’« action directe non-violente ». En 1989, après le dépôt de 880000 réclamations contre la demande d’un deuxième permis de construire, et cela malgré la forte répression d’Etat contre le mouvement, le groupe allemand VEBA annonça l’abandon du projet d’usine de retraitement à Wackersdorf.

Cette stratégie d’action décentralisée continua à être développée pour devenir une conception bien établie, selon laquelle il valait mieux, au lieu d’organiser de grandes manifestations le long de clôtures bien gardées par la police, perturber l’infrastructure du secteur atomique, secteur extrêmement complexe et, donc, particulièrement vulnérable aux actions directes et non-violentes de blocage. Dans le cas des transports Castor partant de La Hague ou des centrales du Sud de l’Allemagne (Philippsburg, Neckarwestheim ou Biblis) pour se rendre à Gorleben, ou dans une moindre mesure à Ahaus ou Greifswald, les activistes ont inventé une série de blocages ingénieux : auto-entrave au moyen de chaines sur les voies ferrées, excavation des routes, barrages avec tracteurs, blocages par scellement en béton ou dans les airs avec des cordes d’escalade – jusqu’à l’enlèvement du ballast des rails… Ces actions de masse contre les transports Castor, majoritairement non-violentes et extrêmement perturbatrices, qui ont rapidement fait grimper les coûts d’intervention de la police à des niveaux exorbitants, en raison des distances à couvrir et de la multitude des lieux où se déroulaient les actions, commencèrent en 1995 et permirent d’obtenir un premier moratoire que la ministre de l’environnement de l’époque, A. Merkel, s’était vue contrainte d’accepter (jusqu’en 2000). En 1997, la campagne « X-milliers de fois en travers » (X-Tausendmal Quer) réussit à mobiliser plus de 8000 activistes non-violents, dont beaucoup de simples citoyens et d’anciens indécis, pour organiser un blocage de masse à Verladekran, dont l’évacuation prit près de neuf heures. Le 13ème transport de La Hague vers Gorleben, en novembre 2011, dura en tout plus de cinq jours – or, depuis des mois déjà, l’industrie nucléaire se retrouvait sur la défensive après la catastrophe de Fukushima et une loi du parlement annonça l’arrêt immédiat de 8 des 17 centrales de la République fédérale et la sortie définitive du nucléaire d’ici 2022 – une déclaration d’intention dont il s’agira, pour le mouvement anti-nucléaire, de continuer à surveiller de près la mise en œuvre.

Sebastian Kalicha

Sebastian Kalicha, Gewaltfreier Anarchismus und Anarchistischer Pazifismus. Auf den Spuren einer revolutionären Theorie und Bewegung, Heidelberg, Verl. Graswurzelrevolution, 2017, pp. 232-234.

Ce livre est en cours d’être traduit vers le français et va être publié chez l’Altelier de création libertaire (ACL) Lyon très probablement en 2021.