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Anarchisme et non-violence -2 -
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La Résistance des Afro-Américains
Johann Bauer
Article mis en ligne le 19 avril 2018
dernière modification le 19 avril 2019

Les recherches de Clayborne Carson sur le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) ne se résument pas à l’histoire d’une organisation quelconque. Ceux qui ont milité ou militent encore dans les mouvements sociaux vont s’apercevoir que ce travail minutieux - récemment traduit en allemand de l’original américain, et première publication en Europe - concernant l’évolution du SNCC (prononcer snic“) et les débats en son sein, décrit bien des déroulements caractéristiques aux mouvements d’émancipation, des ruptures et des crises typiques, des débats sur la stabilisation et/ou la radicalisation.

Il faut souligner l’effort d’objectivité de Carson, chose qui ne va pas toujours de soi dans les investigations concernant les mouvements sociaux lorsqu’elles sont menées par des gens qui y ont participé ou qui y sont encore impliqués. Car la tentation est toujours forte de privilégier sa propre fraction au regard de l’histoire“ ; de passer ses défauts sous silence ; ou de caricaturer les positions adverses, voir même les négliger.

Clayborne Carson, par ailleurs éditeur des écrits de Martin Luther King aux Etats-Unis et qui s’est lui-même formé dans le mouvement pour les droits civiques, est en règle générale très critique dans son livre vis-à-vis des organisations de droits civiques établies“. Carson se déclare en faveur des groupes spontanéistes et orientés vers l’action qui voulaient développer la prise de conscience noire“ et ne voulaient pas se contenter d’une pure intégration dans la société américaine. Ces sont ces groupes qui ont créé le SNCC. Carson retrace par le menu (presque trop parfois) les orientations et les discussions qui ont accompagné toutes les phases de l’histoire de SNCC.

Il met à contribution non seulement les tracts, les protocoles et autre littérature grise“, mais aussi les souvenirs et les commentaires qui ont été formulés plus tard par les acteurs, leurs opinions d’aujourd’hui telles qu’elles ressortent d’entretiens qu’il a eus avec eux. Tout cela donne une oeuvre qui corrige avec prudence la vue historique de l’époque, donne leur place à des avis différents et brosse une fresque reflétant la multiplicité des points de vue. L’avantage est que Carson ne cache pas non plus l’opinion personnelle qu’il a des choses.

Son travail fait parfois penser à un florilège des souvenirs des insiders“ d’antan, dont il a rassemblé tous les matériaux accessibles. Mais il n’y a pas que les militants à être intéressés par les événements des années soixante aux Etats-Unis. Les formes d’organisation et de luttes du SNCC ont stimulé nombre de mouvements postérieurs. Le mouvement des droits civiques connut sans doute à ses débuts des déroulements très disciplinées des actions directes, qui ont pourtant exercé une large influence dans plusieurs pays ; sans compter que la spontanéité provocatrice et confrontative de la deuxième partie des années soixante servirent de modèle aux mouvements étudiants en Europe (1).

Pareillement, l’identification aux mouvements armés et anticolonialistes est devenue - accélérée par la réception du SNCC - une des politiques au coeur du monstre impérialiste“. Tant les expériences du SNCC que de pas mal d’individus influencés dans les années soixante par la politique des droits de l’homme, constituent l’arrière-plan essentiel des mouvements sociaux qui vont se développer : contre la guerre au Vietnam, contre la répression de l’Etat, pour la libération des femmes et pour la prise de conscience des droits des minorités. Néanmoins, les pièges de la politique identitaire et intégriste, les divisions, les déclarations ennemies et le séparatisme au sein du mouvement pour la prise de conscience des Noirs sont également nés à cette époque.

Au début fut l’action directe : le premier sit-in eut lieu à Greensboro, en Caroline du Nord, en 1960. Quatre étudiants noirs occupèrent le comptoir d’un restaurant Woolworth réservé aux Blancs. Les Noirs refusèrent de céder leurs places. Cette action ne manqua pas d’avoir des répercussions sur les étudiants noirs de l’Ecole ; elle se propagea grâce aux médias comme l’action qui mit le feu aux poudres des actions directes contre la ségrégation dans tous les Etats du Sud. C’est pour coordonner les actions non-violentes des étudiants que le SNCC fut fondé en 1960 en tant qu’organisation spécifique.

Le SNCC était une petite organisation mais elle exerça pas mal d’influence de par ses actions et l’efficacité de ses mobilisations. C’était une association d’idéalistes portés à l’activisme, marquée dès le départ par la non-violence chrétienne et les stratégies gandhiennes. Les sit-in dans des institutions relevant de la ségrégation les amenèrent à se confronter aux racistes blancs. Les militants du SNCC eurent l’audace d’aller dans des régions où le Ku-Klux-Klan terrorisait les Noirs et où les autres organisations en faveur des droits civiques se sentaient trop menacées pour intervenir, notamment dans le Mississippi rural (une chanson de Nina Simone s’appelait Mississippi Goddam).

Les grassroots revolutionaries“ afro-américains ont développé des méthodes créatives et égalitaires d’organisation et de mobilisation de la communauté noire. Ils visaient à renforcer la confiance en ses propres capacités, à combattre la répression, à conforter la conscience noire, à retrouver la fierté de son histoire ainsi qu’à redécouvrir les traditions de la résistance indigène. Cela les conduisit souvent à s’affronter à d’autres organisations, moins radicales et combatives que le SNCC, qui étaient en outre plus proches des institutions libérales de l’establishment. Néanmoins, le SNCC ne tarda pas à recevoir des aides financières de ces mêmes institutions libérales, ainsi que des fonds qui passaient pour être contrôlées par le Parti communiste (ce qui donna lieu à des rumeurs et à des prises de positions réclamant qu’on prenne des distances). Le SNCC a défendu son indépendance, soutenu par des militants critiques et expérimentés comme Ella Baker.

Ella Baker avait mis sur pied dès avant la Deuxième Guerre mondiale des coopératives dans les bidonvilles noirs, à commencer par Harlem à New York. Ses expériences au sein des projets du mouvement des droits civiques l’amenèrent à critiquer le leadership“ et le lobbysme libéral. Elle revendiqua pour les pauvres, les femmes et la jeunesse noire le droit de bâtir leur propre organisation. Ella Baker n’a cessé de dépasser les clivages entre factions adverses, entre militants venant des Etats du Nord et ceux originaires du Sud, entre les générations, entre intellectuels et simples citoyens, entre militants noirs et soutiens blancs. Ella Baker s’est servie de son sens pratique pour forger des liens non hiérarchiques et apaiser les conflits internes Lire la suite