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Anarchisme et non-violence -2 -
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Non-violence : quelles perspectives révolutionnaires ?
Guillaume Gamblin
Article mis en ligne le 12 avril 2019
dernière modification le 14 avril 2019

La violence n’est pas une solution « Stimuler la réflexion concernant les implications révolutionnaires de la non-violence » : on ne saurait mieux définir l’ambition du présent travail. On nommera ici révolutionnaire la perspective d’une transformation radicale des rapports sociaux (et écologiques) en vue de plus de justice.

En allant voir la littérature non-violente des années 1960-70 on est frappé du nombre d’articles et d’ouvrages qui parlent de « révolution non-violente ». A l’inverse, on notera l’absence complète de ce thème dans la littérature des deux dernières décennies. Les raisons en sont multiples : de manière plus générale, le thème de la révolution était à l’époque au premier rang de la pensée politique, alors qu’il a cessé d’être présent dans la littérature militante la plus répandue. La chute du communisme étatique est par ailleurs passée par là et on ne croit plus au Grand Soir...et c’est sans doute mieux ainsi.

Un milieu en évolution

Par ailleurs, il faut constater que le milieu de la non-violence politique s’est assez peu renouvelé, et que les personnes branchées sur un courant révolutionnaire il y a trente ou quarante ans ont mûri, pour porter leur réflexion sur des questions sociales, éducatives et culturelles. Il ne s’agit pas de stigmatiser ou de dévaloriser cette évolution, qui constitue une manière de mettre en oeuvre dès aujourd’hui les méthodes qu’on voudrait voir demain dans une société plus juste et basée sur des pratiques de non-violence à tous les niveaux de la vie. Les pratiques d’éducation à la non-violence, de médiation, de travail sur la régulation non-violente des conflits dans la vie quotidienne, permettent de confronter les pratiques de la non-violence à la réalité du champ social, plutôt que de rester dans les perspective éthérées de lendemains qui chantent. Le tournant qui a été vécu peut-être donc être considéré comme un approfondissement social des intuitions de la non-violence.


Aménager ou dépasser ?

Pour autant il semble que la perspective de transformation radicale de la société menée hier soit un peu trop absente des pratiques et des réflexions actuelles. La non-violence ne vise-t-elle qu’à aménager la société existante, ou vise-t-elle à sa transformation radicale et à son dépassement ?

Quel est donc l’horizon de la non-violence aujourd’hui, et par là sa signification ?

Autant il est juste de mettre en œuvre dès maintenant des pratiques de non-violence qui vont permettre de transformer nos relations au sein de la famille, du quartier, de l’école, autant en rester là interroge la signification politique que nous donnons à la non-violence. Il est important de ne pas perdre de vue les perspectives. Par un glissement invisible, indolore et inodore, on peut avoir vite fait de passer d’une perspective de transformation de la société capitaliste, à celle de son aménagement pur et simple.

Combattre les causes

On reproche parfois aux pratiques humanitaires de ne faire que soigner les plaies qui sont engendrées par ailleurs par un système qu’on se garderait bien de remettre en cause plus fondamentalement. La même interrogation s’impose aux pratiques non-violentes. Un travail remarquable a été accompli depuis des années au sein des mouvements non-violents pour faire avancer la non-violence dans les pratiques sociales, éducatives et culturelles. Il convient cependant d’en interroger les angles morts. On ne peut se contenter de soigner les conséquences sans se soucier des causes. De quelle manière et en quoi les mouvements qui travaillent aujourd’hui sur la régulation des conflits, la médiation, l’éducation, ne travaillent-ils pas qu’à adapter l’individu aux règles de la société capitaliste mondialisée, mais sont-ils acteurs par là d’une transformation radicale de la société ? Travaille-ton plus à adapter la société à nos rêves, ou à adapter nos limites à la société ?

Action non-violente et révolution

Ce sont également le pratiques de luttes non-violentes qui sont à interroger. De nombreuses luttes sociales, politiques, écologiques actuelles s’inscrivent dans et se revendiquent d’un cadre de non-violence active pour faire avancer leurs « causes » dans la société par un travail conflictuel. Pour autant, quelle est leur perspective politique ? Comment se situent-elles en termes de transformation politique et sociale, au regard d’une visée révolutionnaire ? Se contentent-elles de demander le changement d’un boulon mal réglé dans le complexe rouage qui broie toujours plus les humains, les peuples et la planète, ou s’inscrivent-elles dans une perspective qui va au-delà d’une simple revendication partielle ?

Les interpellations que formule André Bernard dans un texte récent pourraient nous permettre d’avancer dans ces interrogations . « Depuis quelques mois, écrit-il, nous avons pu apprécier une série d’actions de désobéissance à la loi menées par de petits groupes : contre la pub exagérément étalée, contre les plants de maïs bourrés d’OGM ; par ailleurs, des enseignants refusent d’appliquer les consignes ministérielles (...), d’autres personnes donnent asile à des sans-papiers, certains s’opposent au fichage généralisé, à la biométrie, etc. Toutes ces actions éparpillées ne visent pas, à notre connaissance, un grand chambardement révolutionnaire ; on a plutôt l’impression d’assister à des exercices d’entraînement : ces actes de résistance pacifique non-concertés semblent être le prélude à des opérations plus vastes, quoiqu’il n’y ait pas de volonté claire de bloquer la machine, de déboucher sur la grève générale attendue par d’autres, mouvement qui remettrait le compteur à zéro ». Il cite ensuite, par contraste, un manifeste « pour une désobéissance généralisée » qui circule sur la « toile ».

Je reformulerais sa question ainsi : quelle est la portée révolutionnaire (ou non) des actions non-violentes et de désobéissance civile qui émergent dans divers secteurs du champ social, à première vue relativement circonscrites ? Ces mouvements ne sont-ils pas trop réformistes ? Timides ? Limités ? Peu ambitieux ? Déliés d’une quelconque perspective révolutionnaire ?

Des réponses à cette interrogation peuvent se situer à plusieurs niveaux.

La portée révolutionnaire est dans les acteurs, pas dans les actions ? D’une part, la limitation d’une lutte en particulier ne nous dit rien de la limitation des perspectives de chaque personne qui y participe. La portée révolutionnaire serait ainsi à chercher dans l’esprit des acteurs, elle ne serait pas inscrite objectivement dans les actions elles-mêmes. Telle personne peut participer à la lutte des faucheurs d’OGM comme partie intégrante de sa lutte plus vaste pour une émancipation du capitalisme. Telle autre peut par contre, en effet, s’engager sans grande perspective politique mais parce qu’elle a pris un beau jour conscience.Lire la suite