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Anarchisme et non-violence -2 -
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Ni magie ni violence, deux paris pour une autre civilisation
François Sébastianoff
Article mis en ligne le 12 avril 2019

Deux paris sont proposés comme seuls efficaces, ensemble, contre la domination : l’objectivité (qui n’est ni la science ni le scientisme) et la non-violence collective (libérée de tout dogme, religieux ou philosophique).] [N.B. : Si le mot-clé qui vous a conduit au présent texte ne concerne qu’un passage relativement court, vous trouverez rapidement celui-ci en consultant la rubrique "Mots-clés" située à la fin de la page imprimable, avant les notes.

On m’a fait naître sans me demander mon avis [1]. Selon le mot de Pascal, nous sommes « embarqués ». Bateau ivre ? Nef des fous ? Étrange aventure. Faisons le point. Compte tenu de nos savoirs actuels et pour ce qui nous intéresse le plus directement, chaque être vivant, sur notre planète, apparaît comme programmé pour maintenir et reproduire sa structure malgré les modifications du milieu, en utilisant l’énergie solaire. Cette finalité n’implique aucun finalisme : elle repose essentiellement sur le principe de la régulation par boucles rétroactives. Ceux des animaux qui ont acquis un système nerveux agissent sur leur environnement pour vivre de la façon la plus agréable, ou à défaut la moins désagréable, possible. À cette quête du plaisir (entendu au sens le plus général), comme à son corollaire, l’évitement de la souffrance, les hommes ne font pas exception : cette finalité est une valeur pour eux, mais elle n’est pas l’objet d’un choix de leur part. Dans cette quête, nous différons des autres animaux par le recours à des stratégies plus complexes et plus évolutives, donc plus imprévisibles, mais compréhensibles sans recours à aucune notion métaphysique. Je ne peux notamment me faire plaisir qu’au moyen des pratiques, du langage, des dispositions, des valeurs, de toute la culture, selon lesquels mes réseaux neuronaux se sont construits, par interaction avec mon milieu social, interaction d’où résulte même ce que j’ai de particulier (l’individu humain n’est pas antérieur au groupe, il n’est pas une essence, séparée, extra-sociale). F

Fuir, lutter, mourir... faits comme des rats

En cherchant notre plaisir, nous ne rencontrons pas que « les bienfaits de la nature et de la civilisation ». Nous rencontrons des obstacles, à notre vie et à ce que chaque groupe ou individu considère comme la qualité de sa vie. Les uns sont dits naturels : les tremblements de terre, certains déséquilibres écologiques, certaines maladies, le vieillissement, la mort... Seuls les autres obstacles, dans la mesure où ils résultent de pratiques humaines, essentiellement dues à l’ignorance et aux luttes pour la domination, constituent proprement des violences : exploitation, misère, famine, sous-information, infériorisation (par la coutume ou par les lois), emprisonnement, massacres, quadrillage, manipulations, exclusion, dégâts écologiques...

Quand, dans une situation donnée, toute « action gratifiante » (Laborit, 1976, p. 24) [2] est impossible, que faire ? La première réaction d’un animal est la fuite. Si la fuite est impossible, ou qu’elle a échoué, mais que la lutte est possible, l’animal lutte. S’il ne peut pas lutter, seule lui reste l’inhibition : il se soumet, et, le cas échéant, meurt. Parmi les solutions de fuite, l’homme recourt parfois au suicide, quand il en a la possibilité et qu’il éprouve ou prévoit une souffrance trop grande pour lui (solitude, déshonneur, atteintes physiques, agonie...), révélant alors, comme quand il lutte au prix de sa vie pour une cause « altruiste », qu’il donne plus de valeur à ce qu’il considère comme la qualité de sa vie qu’à sa vie même.

Je me limiterai à la réaction de lutte, je m’intéresserai seulement aux moyens de cette lutte, dont on a vu que la finalité générale n’est pas objet de choix, et, plus spécialement encore, je m’interrogerai sur les choix de valeurs impliqués dans cette lutte. Le plus souvent, les auteurs qui décrivent l’impasse de la civilisation planétaire actuelle et proposent des solutions pour échapper à la « pensée unique » se réfèrent à des valeurs (dieu, esprit, personne, liberté, raison, démocratie, droits de l’homme, non-violence, etc.) qu’ils fondent, explicitement ou plus souvent implicitement, sur des abstractions métaphysiques. Soucieux d’éviter autant que possible l’arbitraire, et me refusant à faire comme si mes choix éthiques allaient de soi pour tout homme digne de ce nom, je me demanderai, simplement mais explicitement, quels choix éthiques généraux nous sont utiles pour lutter contre les obstacles à notre plaisir, j’entends quels grands types de comportements nous avons intérêt à développer.
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