Une critique anti-autoritaire du Black Bloc Appel aux convaincu(e)s
Article mis en ligne le 2 juillet 2018
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Publié le 4 mai 2018 sur paris-luttes-info

Au risque de paraître tirer sur l’ambulance, nous avons choisi la voie du dégrisement. Pour nous la manifestation du 1er mai a été un échec et la stratégie imposée de façon autoritaire par le Black Bloc n’était ni justifiée, ni n’a profité au reste de la manifestation. Collectivement, nous en prenons acte et appelons à dépasser nos pratiques ritualisées du cortège de tête.
C’est assez frappant, et ce malgré la situation sociale généralement morose, que chaque manifestation qui tourne un peu à la confrontation avec la flicaille soit saluée comme une victoire. Un peu comme si le fait de casser en nombre des vitrines égalait un but marqué par son équipe de foot préférée. Ne faisant qu’un, le groupe de supporters fait la Ola et retourne chez lui attendre le prochain match, la prochaine bagarre. Il nous apparait que l’intérêt ponctuel et circonstancié d’un Black Bloc n’est pas là et que nous sommes, peu à peu, en train de nous enfermer dans un trip égotique et autoritaire.

Loin de condamner d’une façon générale les actions directes des manifestants, Blacks Blocs ou pas d’ailleurs, nous aimerions les remettre en cause d’un point de vue stratégique, avec une perspective anti-autoritaire. En effet, pour nous, peu importe qu’on brûle un Mac Do ou un concessionnaire Renault : brûlez les tous même !

Mais, selon nous, on ne peut avancer avec une action directe sans réfléchir à 1) la pertinence de la cible 2) la finalité politique de l’action directe 3) les circonstances de la manifestation en question 4) l’inclusion et la compréhension par le reste de la manifestation ou de la population.

Un échec stratégique

Pour nous ces questions n’ont pas été correctement posées par certains membres du Black Bloc lors du 1er mai qui s’est, la majeure partie du temps, borné à foncer dans le tas et à fuir l’avancée des troupes en détruisant tout sur son passage.
Le fait de s’être rués directement sur le Mc Do et les cibles adjacentes en début de manifestation a provoqué 1) le blocage de la manif qui n’a jamais pu avancer 2) une pression qui s’est reportée sur les manifestants non équipés et en partie acculés sur le pont 3) Un des plus gros cortèges de tête de l’histoire s’est dissout de fait et a perdu toute sa force potentielle 4) Les cortèges de syndicalistes se sont retrouvés à suivre l’itinéraire bis de la Préfecture de Police 5) Une répression très dure et de nombreuses arrestations 6) Une campagne médiatique dans l’opinion pour augmenter l’intensité de la répression.

La gueule du loup

Il nous apparait qu’on a foncé tête baissé dans un piège tendu par la Pref sans se soucier de l’impact sur le reste du cortège, de l’intérêt stratégique de ce qui était fait, ni de la répression qui allait s’abattre sur tout le monde (plus de 200 arrestations !). Cela pose plusieurs problèmes.

Est-ce que cela était prévisible ? Oui ! Et, selon nous, c’était même évident.
Sur le Boulevard, toutes les banques ou cibles potentielles de la casse avaient été « protégées » mais pas le Mc Do au début de la manif… Sans vouloir se la jouer théorie du complot, cela nous paraissait bien bizarre ou en tout cas mauvais plan dès le départ. D’autant plus que ce lieu a été le lieu de plusieurs affrontements en 2016, que c’est un des seuls lieux du trajet qui était pavé, que la densité sur le pont ne permettait pas un retrait rapide… On a voulu déborder là où on nous attendait.

Il aurait fallu attendre que la manifestation avance, prenne ses marques sur le Boulevard, que les cortèges se mélangent, comme cela est arrivé lors des dernières manifestations, et ne pas se jeter dans la gueule du loup. Nous aurions alors gagné en force et ce n’est pas les possibilités qui manquent quand nous sommes si nombreux et déterminés.

La manifestation a aussi été vécue par les autres

La situation vécue sur le pont a été très désagréable, frustrante, voire traumatisante pour certains manifestants. Impossible de savoir ce qu’il se passait à l’avant, impossible d’aller aider les cop(a)in(e)s à l’avant, impossible de reculer pour ceux qui le souhaitaient. Ceux qui se trouvaient avec ou à côté du Black Bloc (de la ligne de front au pont) ont été obligés de sauter les rambardes et de fuir vers les quais. Super entraide d’ailleurs pour faire descendre les gamin(e)s et les plus agé(e)s.

Les flics empêchaient de contourner le dispositif par les quais et tout le monde, dont faisaient partie de nombreuses personnes non équipées, s’est fait copieusement gazé pendant une heure. Pas de médics à l’horizon (ils devaient être tous avec le Black Bloc). La seule sortie était à l’ouest au bord du fleuve et ne menait qu’au trajet Bis de la manifestation, par le pont Charles de Gaulle.

Le quai de l’Arsenal et le quartier Bastille ont été bien amochés lors du repli : on s’en fiche, on y traine pas, les loyers et les bars y sont bien trop chers. Vous auriez cramé l’opéra Bastille, repeint en rouge la colonne Bastille, mis à sac l’Hipopotamus, on ne s’en serait pas émus… Par contre, qu’est ce que cela a apporté ? Quel intérêt politique ? Quels sont les retours de ceux qui n’étaient pas habillés en noir ou équipés ?

Nous pouvons tous faire des erreurs tactiques, cela arrive, encore faut-il les reconnaitre et en prendre acte, surtout si cela déteint sur le reste de la manifestation. Nous n’avons pas l’impression que c’est le cas… l’autocritique c’est pourtant bien utile !
Néanmoins, il nous semble que l’erreur du 1er mai est symptomatique d’une dérive autoritaire et égocentrée. Nous détaillons ici quelques écueils auxquels nous devrons tous nous confronter.

La Révolution ne sera pas télévisée

Ce qui est étonnant, c’est qu’une stratégie qui déteste les médias et les caméras (à raison) utilise cette technique pour apparaitre dans ceux-ci. Au-delà du trip « porn riot » à la Taranis encore populaire chez une fraction de la jeunesse, l’idée générale est d’accaparer l’attention médiatique et de faire de l’ombre à l’image de la manif « plan-plan » de la CGT. L’émeute était d’ailleurs annoncée auparavant sur différents sites et avait été reprise par la communication de la Préfecture de police, des appels internationaux à rejoindre la bagarre avaient été traduits dans de nombreuses langues.

La « révolution ne sera pas télévisée » et ce ne sont pas les seuls actes spectaculaires qui nous donneront un avantage dans l’opinion, que cela soit celle du cortège de tête, du reste de la manifestation ou de la population. Nous jouons à armes inégales, tant matérielles que médiatiques. De plus, il semble illusoire et contradictoire de vouloir destituer et combattre la presse bourgeoise en arborant des techniques spectaculaires.

Non au foquisme du Black Bloc

Dans la manifestation comme parfois en dehors, il semble que le fait de participer à la casse organisée ou à des bagarres avec la police sonne parfois comme un argument d’autorité dans un certain millieu radical. Pour nous, il est clair que le choix et la maitrise de cette technique ne donne en aucun cas une légitimité politique.

Cette tendance au « foquisme » du Black Bloc est une dérive autoritaire vouée à l’échec. Il est hors de question d’abandonner le monopole de l’action et de la parole à ceux qui seraient plus entrainés, plus forts, plus équipés. La direction politique aux foyers de guérilla urbaine, non merci !

Le problème est que la technique Black Bloc peut avoir un impact si important sur le reste de la manifestation, que celle-ci ne peut que soutenir les cop(a)in(e)s lorsqu’ils sont nassés ou lancés dans le feu de l’action. Car qui serions-nous si nous vous laissions tou(te)s seul(e)s, sans soutien pendant et après la manif ? Mais la question inverse se pose également : quelle légitimité auriez-vous si nous ne vous soutenions pas activement pendant et après la manif ?

Pour un black bloc qui bloque autre chose que la manif

Nous ne sommes pas hostiles à la technique du Black Bloc et nous l’avons maintes fois utilisée. Et même quand nous n’y sommes pas, nous sommes solidaires des cop(a)in(e)s en pleine action, blessés ou arrêtés. Mais pour nous elle doit servir quelque chose d’autre que la simple joie d’exister ou de se faire plaisir entre les convaincus. Autrement dit nous aimerions un Black Block qui bloque autre chose que la manifestation. 1200 personnes en black bloc, 15 000 dans le cortège de tête pour juste défoncer un mac do et cramer un concessionnaire c’est franchement du gâchis… notamment quand on voit le nombre d’arrestations.
Pourquoi cette technique n’est pas utilisée pour bloquer des lieux de pouvoirs, des centres logistiques, décisionnels ? Elle serait pourtant très utile aux actions de blocage et de sabotage… Pourquoi n’est-elle pas utilisée lorsque la pression médiatique est moindre ? C’est pourtant là où on risquerait le moins…

« Franchement on s’amusait mieux sans le Black Bloc »

Nous comprenons très bien que pour certains, l’expression d’une violence contre les objets symboliques du capitalisme soient un exutoire à une existence sur laquelle s’exercent la violence et le contrôle de l’État. Mais de là à en tirer une théorie générale d’interprétation du monde et de la révolution, c’est pousser le bouchon un peu loin.

Ainsi on peut vivre de belles scènes de solidarité dans l’émeute ou des manifestations plus énervées mais on peut aussi avoir des mauvaises expériences : violence gratuite et aveugle, sexisme, répression très violente, arrestations… Comme ailleurs ! Si nous avons réussi à désacraliser la manifestation cadrée par les syndicats, continuons sur notre route et désacralisons l’émeute, le black bloc ou même le cortège de tête. Ce ne sont que des stratégies, des techniques, pas une fin en soi.

Prenons tous la tête du cortège de tête

Le cortège de tête est devenu lui aussi ritualisé et pourrait presque remplacer le cortège syndical car il est aujourd’hui aussi nombreux dans les manifestations. Au début de l’événement, le Black Bloc et quelques groupes précis prennent la tête avec leurs banderoles, posent pour les caméras et les photographes et donne le départ d’un pas assuré. Il y a donc bien une hiérarchie dans le fonctionnement actuel du cortège de tête et il faut prendre conscience de cela. Soyons inventifs pour remettre en cause cet ordre établi, pour montrer du doigt l’autoritarisme quand il existe chez nous, sans pour autant nous diviser !
Ce qui nous semble le plus urgent ce n’est pas la convergences des luttes mais l’extension des luttes. Pour cela, nous ne pouvons pas rester figés sur nos bases inébranlables de convaincus. Qu’elles volent en éclats avec les autres certitudes du vieux monde ! Le cortège de tête n’appartient à personne. Prenons la tête du cortège de tête !

Des cop(a)in(e)s

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