Guillaume Gamblin
Histoire et dynamique des mouvements non-violents en France
Article mis en ligne le 15 mars 2018
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Quels sont les groupes et les organisations qui promeuvent et qui pratiquent la non-violence aujourd’hui en France ? Quelles sont leurs dynamiques ? Leur histoire ?

Je distingue 4 lignées principales dans l’histoire du mouvement non-violent en France.

- La lignée religieuse, chrétienne, dès la première guerre mondiale et l’objection de conscience, avec les Quakers, qui sont toujours aujourd’hui actifs contre le salon de l’armement Eurosatory par exemple. Avec le MIR, membre d’une internationale plus large, l’IFOR, qui s’est illustrée pour l’objection de conscience, pour le désarmement, aujourd’hui notamment pour l’éducation à la non-violence. Il existe aussi Pax Christi, réseau catholique.

-la lignée gandhienne. La non-violence gandhienne a été popularisée en France dans les années 1920 par l’écrivain Romain Rolland, puis à partir du tournant des années 40 par Lanza del Vasto, poète et philosophe d’origine italienne. Après avoir vécu en Inde auprès de Gandhi, celui-ci a fondé en 1948 la première communauté de l’Arche, sur le modèle des ashrams, communautés gandhiennes. Lanza del Vatso et le mouvement de l’Arche ont réalisé les premières actions collectives revendiquées comme non-violentes en France, dès les années 1950 contre le nucléaire, contre la torture en Algérie, etc. Aujourd’hui l’Arche compte trois communautés, dont l’une, St Antoine en Isère, est florissante, et deux, dans l’Hérault, sont en recherche de souffle. La CANVA (ex-ACNV qui a été très active pour le soutien et l’organisation de l’insoumission à la guerre d’Algérie) est la Coordination pour l’action non-violente de l’Arche, mais elle est actuellement en convalescence. L‘association Gandhi International, qui cherche à faire connaître la pensée de Gandhi, est issue de l’Arche. Enfin c’est Jean-Baptiste Libouban, de l’Arche, qui a créé le Collectif des faucheurs volontaires, contre les OGM, en 2003.
-la lignée anarchiste, assez marginale en nombre mais bien présente. Plusieurs camps d’été « anarchisme et non-violence » ont été organisés à la fin des années 1960. La première revue en France a avoir le mot « non-violence » dans son titre a été la revue « Anarchisme et non-violence », qui est parue de 1966 à 1971. Plusieurs de ses animateurs avaient été des réfractaires à la guerre d’Algérie. Ils ont inspiré le journal allemand Graswurzelrevolution, qui a lui-même inspiré les activistes antinucléaires de X tausendmalquer et à travers eux les activistes climatiques de Ende Gelände. Une poignée de personnes animent aujourd’hui la collection de livres Désobéissances libertaires, aux Editions libertaires, qui mettent en avant les penseurs et les actions du mouvement anarchiste non-violent hier et aujourd’hui. Des jeunes activistes des ZAD sont proches du mouvement libertaire non-violent, ainsi qu’une intellectuelle comme Pinar Selek.

- la lignée « politique ». Je la nomme ainsi à défaut d’une meilleure expression, car c’est une non-violence ni religieuse ni spirituelle, qui se base sur des analyses politiques. Durant les années 1960 de nombreux Groupes d’action non-violente (Granv) se sont formés, notamment autour des objecteurs de conscience. Un certain nombre d’entre eux s’est regroupé en 1974 au sein du MAN, autour d’un Manifeste politique pour une non-violence autogestionnaire. Le MAN a été le plus gros et le plus actif mouvement non-violent de ces quatre dernières décennies certainement. Ses membres s’engagent au Larzac, pour un statut de l’objection de conscience, pour une défense civile, contre les Euromissiles (au sein du CODENE, un collectif d’assos avec le MDPL, le PSU, etc), avec la marche pour l’égalité en 1983, ou encore pour l’éducation à la non-violence. Il organise chaque année dans toute la France la « Quinzaine de la non-violence ».

Le MAN est une vraie couveuse d’alternatives non-violentes. La revue Non violence actualité en sort en 1978. L’IRNC est créé par des membres du MAN en 1984. Le premier IFMAN naît en 1989 en Normandie. Le comité ICP naît en 1998.
D’autres structures de non-violence politique naissent également durant cette période, comme le Cun du Larzac en 1975. Et dans les années 2000, les Désobéissants par exemple.

Voilà pour les lignées historiques.

Voyons maintenant un panorama de des différents acteurs de la non-violence aujourd’hui, des dynamiques à l’œuvre dans les différents champs sociaux et politiques.

Champ de l’éducation. A partir d’un engagement très politique dans des luttes sociales et contre le militarisme, les mouvements non-violents se sont également tournés vers le champ de l’éducation, qui est devenu l’un de ses axes majeurs aujourd’hui.
La revue NVA (Non-Violence Actualité), qui était axée sur cette thématique, vient de s’arrêter. Mais cela ne traduit pas le vrai dynamisme qui existe actuellement de ce côté là.

Le MAN, le MIR réalisent des interventions en milieu scolaire notamment, de sensibilisation à la régulation non-violente des conflits. Un certain nombre de parcours-expositions sont présentés aux jeunes. NVA a publié de nombreuses ressources, fiches de jeux coopératifs, affiches, guides, etc, pour former les éducateurs et éducatrices à une éducation non-violente. Les IFMAN font tout un travail de formation des éducateurs.

Au tournant des années 2000, la Décennie pour une culture de non-violence et de paix au profit des enfants du monde, décrétée par l’ONU, a vu la mise en lien de dizaines d’acteurs de terrain qui ont formé la Coordination française pour une éducation à la non-violence et à la paix, qui est toujours active. Des associations comme Génération Médiateurs, forment les enfants à la médiation par les pairs. Des associations comme EnviesEnjeux, animent des camps pour enfants basés sur les apprentissages de la coopération et de la non-violence. Plusieurs centres de ressource sur la non-violence ont été créés, le premier à Colomiers près de Toulouse, puis d’autres en PACA, à Lyon. Jean-François Bernardini, de l’Association pour une fondation de Corse, intervient beaucoup dans des lycées pour présenter la force de la non-violence. Son association réalise de très nombreuses formations scolaires en Corse même.

Champ de la formation pour les adultes. De manière voisine à l’éducation à la non-violence adressée aux enfants et aux éducateurs, s’est développé tout un champ de formation à la résolution non-violente des conflits pour les adultes. Pour apprendre à se faire respecter et à régler les conflits dans les différents milieux de vie : vie quotidienne, famille, travail, postes en relation avec des publics agressifs, vie associative.

Les IFMAN (Instituts de Formation du MAN) réalisent beaucoup de formations de ce type, ainsi que le MAN et d’autres mouvements, ainsi que des instituts de formation privés, tels que l’IECCC d’Hervé Ott, ou encore des formateurs membres du réseau ACNV, Association pour la communication non-violente. Ces méthodes se sont développée et multipliées ces dernières années, avec une forte demande.

L’Arche de St Antoine anime, de son côté, une formation FEVE qui s’adresse aux jeunes adultes désireux de créer des projets alternatifs habités des valeurs de non-violence et d’autogestion.

Le champ des tensions sociales et des droits sociaux.

Je donnerai deux exemples :
Yazid Kherfi a lancé la médiation nomade, un outil simple qui consiste à venir la nuit au pied des immeubles avec une caravane, des chaises, des tables et du thé chaud. Et donner ainsi un espace aux jeunes qui sont dehors la nuit pour être en lien d’une autre manière.
A Grenoble puis à Aubervilliers, les Alliances citoyennes s’inspirent de l’étatsunien Saul Alinski pour créer des mouvements populaires mobilisés de manière non-violente et inclusive pour leurs droits sociaux élémentaires : logement, hygiène, éducation, etc, souvent avec humour et créativité.

Le champ de l’action non-violente. Le MAN anime des sessions de formation à l’action non-violente. Il a organisé plusieurs colloques sur la désobéissance civile. Le collectif des Désobéissants, créé vers 2005, organise partout en France des formations à l’action non-violente et à la désobéissance civile, et participe à de nombreuses actions sur tous les thèmes : ouvriers en grève, luttes écologistes, Françafrique, armement, etc. C’est eux qui ont organisé une série d’inspections citoyennes du site de tirs de missiles atomiques de Biscarosse dans les années 2000. Parallèlement se sont développées sur tout le territoire des brigades de clown qui utilisent la dérision et l’humour pour critiquer l’armée, etc.

On a pu voir se multiplier depuis les années 2000 les mouvements qui pratiquent la désobéissance civile, à partir de préoccupations spécifiques. D’abord les faucheurs volontaires d’OGM, mouvement de masse et exemplaire en la matière. Puis le mouvement RESF (Réseau Education Sans Frontières) qui organise la protection des enfants et des familles menacé-es d’expulsion par l’Etat français. Ce mouvement se poursuit aujourd’hui avec les délinquants solidaires, qui apportent un secours humain aux migrants en détresse, dans la région niçoise entre autres. Autre thématique : l’envahissement publicitaire avec notamment, à partir de 2006, les Déboulonneurs de pub qui ont eu de nombreux procès qu’ils utilisaient comme des tribunes. On a pu voir se multiplier également dans les années 2000 les désobéissances de fonctionnaires par rapport aux lois de l’Etat, d’abord avec le mouvement des enseignants en résistance pédagogique démarré par Alain Refalo, puis dans de nombreux autres domaines : EDF, Pôle emploi, les eaux et forêts etc.

Le champ de l’écologie. Celui-ci s’est énormément développé ces dernières années, pour devenir un champ majeur d’expression d’une non-violence active en France. Il rejoint donc et prolonge celui de l’action non-violente. Avec les Faucheurs volontaires on l’a vu, et plus récemment avec des actions dans de nombreux grandes enseignes de jardinerie pour exiger l’arrêt de la vente du pesticide RoundUp de Monsanto.

Les actions contre le nucléaire civil sont également centrales dans la contestation écologiste, avec notamment le Réseau Sortir du Nucléaire qui a organisé des chaînes humaines ou encore récemment des collages d’autocollants sur des permanences de partis politiques, qui ont donné lieu à des procès. Greenpeace réalise des actions coup de poing, parfois avec des activistes professionnels, par exemple pour démontrer publiquement que les centrales nucléaires sont vulnérables à des attaques terroristes, en arrivant à faire se poser un ULM sur celles-ci.

La très grosse mobilisation à la fois écologiste et non-violente depuis quelques années concerne le changement climatique. C’est à partir d’un mouvement d’action non-violente basque pour le climat, Bizi, qu’est né en 2015 le mouvement Alternatiba, mobilisation de masse pour le climat. Dans la foulée a été créé ANV-COP21, Action non-violente Cop 21, qui lui est associé. Ensemble ils ont réussi à créer la plus grosse mobilisation non-violente de ces dernières années, avec une série d’actions très humoristique et très osées dans les banques contre l’évasion fiscale, ou encore avec le blocage d’un sommet du pétrole off-shore à Pau. Ils organisent ensemble depuis 2 ans un Camp climat qui regroupe durant 15 jours l’été 600 jeunes activistes qui se forment à la non-violence. En lien étroit avec d’autres organisations qui se sont complètement impliquées dans l’action non-violente elles aussi, comme Attac et les Amis de la Terre. En lien aussi avec une campagne mondiale non-violente de désinvestissement des énergies fossiles, « fossil free », portée notamment par l’ONG 350.org. En lien également avec une dynamique européenne de désobéissance civile contre l’industrie fossile, Ende Gelande, qui organise chaque année des actions non-violentes de masse pour bloquer des mines de charbon en Allemagne notamment.

La mobilisation écologiste bat son plein également sur le terrain des GPII, Grands projets inutiles et imposés, sur lesquels s’implantent parfois des ZAD, zones à défendre, comme à Notre-Dame-des-Landes, Bure, Roybon en Isère, Sievens hier. Ces mobilisations regroupent des acteurs qui ne sont pas tous non-violents, et il y a à chaque fois un équilibre délicat à trouver entre différents types de stratégies et d’acteurs. Mais de grosses mobilisations non-violentes y sont présentes à chaque fois ou presque.

Le champ du désarmement. Le mouvement non-violent est traditionnellement anti-guerre, mais ce n’est pas cette dimension qui est la plus virulente aujourd’hui en France, suite notamment à l’arrêt du service national obligatoire en 1997. Des structures comme l’Observatoire des armements, Armes Nucléaires Stop, ou encore la Maison de vigilance, portent depuis longtemps l’expertise et le combat contre l’armement conventionnel et atomique. Depuis janvier 2017, Armes nucléaires Stop et la Maison de Vigilance ont fusionné (regroupé leurs forces qui faisaient double emploi) dans une association appelée « Abolition des armes nucléaires-Maison de vigilance ». Les mouvements non-violents coopèrent ponctuellement avec des associations pacifistes sur ces questions de désarmement, comme le Mouvement de la paix, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté ou encore l’Union pacifiste de France.

Chaque année le jeûne du 6 au 9 août en commémoration des frappes atomiques de Hiroshima et Nagasaki en est un moment fort. Le MAN s’est mobilisé de nombreuses reprises contre les missiles, les sous-marins nucléaires, et récemment pour le désarmement nucléaire de la France.

Récemment également, au Pays Basque encore, a eu lieu une opération remarquable de désarmement de l’organisation armée ETA pour la paix au Pays Basque, avec le collectif Artisans de paix.

Le champ de le la solidarité internationale. Un mouvement comme le MAN s’est toujours engagé en solidarité avec les mouvements de résistance en Pologne, puis au Kosovo, en Israël-Palestine, etc. Le Mir, l’Arche, le Cun du Larzac ont toujours été actifs sur la solidarité internationale avec les Kanaks, les mouvements non-violents en Amérique latine et en Afrique, etc. Aujourd’hui d’autres mouvement comme le React, réseau d’action transnationale contre les abus des multinationales, utilisent l’action non-violente également.

L’intervention civile de paix (en Colombie, au Mexique, au Sri Lanka, au Népal, au Kosovo, etc), soutenue par le MAN et l’IRNC notamment, s’est développée depuis 30 ans en France avec PBI (Peace Brigades International), le Collectif Guatemala, Nonviolent Peaceforces plus récemment, Equipes de paix dans les Balkans il y a quelques années. Le Comité pour l’intervention civile de paix (comité ICP) qui a regroupé longtemps les acteurs français dans ce domaine, a souvent organisé des formations pour les futurs volontaires.

Enfin des solidarités particulières existent aujourd’hui d’une part contre la colonisation et pour la paix en Israël-Palestine avec le mouvement mondial BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctoin), qui organise en France de nombreuses actions dans les supermarchés entre autres. Et d’autre part avec le mouvement Ekta Parishad en Inde qui lutte pour les droits des paysans et des sans droits, et qui organise une grande mobilisation européenne avec une marche jusqu’à Genève en 2020.

Je terminerai par la recherche sur la non-violence et les médias non-violents. L’IRNC (Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits) est le lieu de soutien à la recherche sur la non-violence et en particulier aux étudiant-es qui souhaitent travailler sur le sujet. Il est en lien avec la revue ANV (Alternatives Non-Violentes), qui est le lieu par excellence depuis 1973 de diffusion des idées et débats sur la non-violence en France et dans le monde francophone. La revue Silence dans laquelle je travaille est à ma connaissance le principal média généraliste qui est engagé fortement dans la promotion active et régulière de la non-violence également.

A niveau universitaire, un module de formation est en train de se mettre en place cette année à l’IUT de la Seine-St Denis, pour la première fois. Jusqu’ici il y avait seulement eu quelques séminaires dans des universités catholiques à Paris et à Lyon. On retrouve aussi la lignée anarchiste, qui s’est lancé dans la diffusion de nombreux livres éclairant l’histoire de la non-violence avec la collection Désobéissances libertaires.

Je dois enfin citer Non-Violence 21 qui relie, à travers le financement notamment, l’ensemble de la « famille non-violente » française et joue un rôle important dans la synergie de ces mouvements.

Je résumerai donc la situation actuelle en disant que le dynamisme de la non-violence vient, actuellement, des combats écologistes d’une part, et d’autre part du Pays Basque et de la Corse, deux territoires qui ont été durement marqués par les violences armées et qui sont encore stigmatisés comme violents.

Il y a un grand absent dans ce tableau, je ne sais pas si vous l’aurez remarqué, c’est le champ du féminisme. Il y a, à mon sens, un réel manque à ce niveau dans le milieu non-violent en France. Alors que, pourtant, le féminisme se manifeste principalement comme une lutte contre les violences infligées aux femmes, il y a peu d’articulation à ma connaissance entre mouvement non-violent et mouvement féministe. Je dirais même qu’il y a, ou en tout cas qu’il y a eu, une certaine dose de patriarcat dans le milieu non-violent.

Pourtant le mouvement féministe, l’un des mouvements sociaux majeurs depuis plus d’un siècle, a des modes d’action qui sont sans violence. Quand certains hommes se plaignent de la supposée « violence » des féministes, certaines d’entre elles répliquent à juste titre que « le mouvement féministe n’a jamais tué personne ; le patriarcat, lui, tue tous les jours ».

Des mouvements usent de formes d’action non-violentes, parfois humoristiques, pour se faire connaître. Comme La Barbe où des femmes vêtues de fausses barbes viennent interrompre des conférences où il n’y a que des hommes à la tribune, ou encore le Planning familial qui est intervenu dans certains métros avec de fausse « hôtesses de l’air » qui montrent les gestes pour avorter, Osez le féminisme qui organise des « teufs de meufs » dans le métro pour se réapproprier l’espace public la nuit, ou encore des cours de repassage pour les hommes dans la rue le 8 mars.

C’est à mon avis un défi actuel important de la non-violence que de se dépatriarcaliser et de forger des alliances petit à petit avec le mouvements féministe, avec beaucoup de modestie dans notre approche.

Conférence 1er décembre 2017
MAN Ile-de-France


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