Une énorme boule rouge, Pascal Dereudre

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À Juan Salgado
Pour Angela, Veronica et Venancia Ruiz-Cuevas

Voilà soixante-dix ans, le 18 juillet 1936, les militaires espagnols tentaient un coup d’État fasciste contre le gouvernement du Fronte Popular, démocratiquement élu. Syndicats et partis loyalistes cédaient à la pression du peuple et distribuaient des armes.

Le pays plongeait dans une guerre civile d’une sauvagerie extrême qui fera près de 400 000 morts sur trois ans. Les exécutions nationalistes, de 1939 à 1943, y ajouteront 200 000 victimes. L’Espagne mettra vingt ans à s’en relever. Un devoir de mémoire certes, mais aussi de démythification d’un conflit qui vit le triomphe, pendant cinquante ans, de la dictature du général Franco et, en 1975, le retour de la monarchie.

Il m’avait donné rendez-vous en début d’après-midi, je crois. J’avais été surpris par l’adresse, située dans le 16e arrondissement. Le quartier des bourgeois, par excellence. Je n’y avais jamais mis les pieds. Je trouvais le numéro rue de l’Annonciation (décidément !) et passait sous le porche. Après avoir traversé la cour, j’empruntais un escalier, tout au fond. Au premier, si ma mémoire est bonne, je cognais à une porte. Elle s’entrouvrit sur un regard perçant et sombre. Une odeur de tabac envahit le palier. Il me demanda, anarchiste ou communiste ? Anarchiste ? Deux ans auparavant, j’aurais répondu sans hésiter, oui ! Beaucoup de choses avaient changé depuis. Même si ma révolte était intacte elle l’est toujours , je ne pouvais ignorer les interrogations nées de mes nombreuses rencontres. Une forte personnalité m’incitait à l’humilité. Un homme qui, pour moi, incarnera toujours l’anarchie, Maurice Laisant. Je me contentais donc de marmonner « anarchisant ». La réponse sembla lui convenir puisqu’il finit d’ouvrir la porte, et me fit entrer.
L’appartement était petit et sombre.

Il me fit asseoir à une table, face à lui. Une silhouette discrète, sa compagne, nous apporta du vin rouge et deux verres. Partout, il y avait des livres. En espagnol, en français, mais aussi, il me semble, dans d’autres langues. Des médailles au mur. Je ne pus m’empêcher de tiquer. Profondément allergique à tout ça, depuis l’âge de 14 ans. Il voulut savoir ce qui m’intéressait de cette histoire vieille, alors, de cinquante-quatre ans. Il commença de parler et je l’écoutais pendant des heures.

Quand il s’interrompit, la nuit était tombée, la bouteille était vide et le cendrier plein. Il était colombien. En 1936, il se trouvait en Espagne pour participer aux Jeux olympiques populaires de Barcelone, dans l’équipe équestre de son pays. Le coup d’État l’avait surpris et précipité
dans la révolution. Il était resté. Il devait avoir dix-sept ans et s’était battu jusqu’au bout, 1939. Miliciens dans les colonnes anarchistes en Aragon. Après, il avait fui et était retourné en Colombie se battre contre le dictateur du moment. Capturé, il avait dû fuir de nouveau et avait réussi à gagner la France. Il y est mort. Il y est enterré.

La blessure, toujours ouverte, se lisait dans l’œil et prenait vie dans les silences. Il assumait sa vie, ses choix, mais s’interrogeait toujours, refusant la nostalgie et le passéisme. Je lui demandais : « Et la Révolution ? La Révolution ? Je ne peux rien dire là-dessus. J’étais toujours au front et quand je le quittais, c’était pour passer à l’étranger, en France surtout, pour trouver de l’argent et acheter des armes. Je ne sais rien de la révolution. Je n’ai connu que la guerre ! »

Et puis le doute avait enfin fait entendre sa voix. « Peut-être avons-nous eu tort. La CNT était si puissante. Peut-être aurions-nous dû laisser les fascistes prendre le pouvoir, et puis paralyser le pays par la grève générale. Nous avons cédé à l’urgence, et nous avons pris les armes, participant ainsi à nous précipiter dans la guerre. Nous aurions ainsi empêché l’Allemagne, l’Italie et Staline de s’occuper de nous... » Je m’en suis retourné tard dans la nuit. Je l’ai laissé à ses souvenirs, à
ses livres, à sa compagne.

Dans ma tête, son interrogation finale me renvoyait à un autre anarchiste, Louis Lecoin. Lui aussi s’interrogeait, en 1965, au moment d’écrire ses mémoires. Lui qui n’avait pas eu d’hésitation, en 1936, pour constituer le Comité pour l’Espagne libre et en faisant parvenir par-delà les Pyrénées des couvertures, des médicaments et... des armes. Ce fut bien la seule fois ou P’tit Louis soutint une lutte armée. L’aurait-il fait s’il n’y avait pas eu d’anarchistes dans l’affrontement ? Homme fidèle, l’a-t-il fait pour ses amis Ascaso et Durruti ?

« Maintenant que nous savons que ni la FAI ni la CNT, alliées par la suite aux antifascistes de différentes nuances, ne purent empêcher les hordes franquistes de triompher à la longue, j’en suis à me demander s’il n’eut pas été souhaitable que Franco l’emporte sans coup férir. Son triomphe n’eut été qu’éphémère, le temps seulement d’empêcher Hitler et Staline de s’en mêler. [...] Des milliers de militants, l’avenir du syndicalisme libertaire, n’eussent point succombé dans les batailles avec d’autres combattants sincèrement antifascistes. [...] Ne seraient pas morts non plus Ascaso et Durruti.

« Mais Ascaso et Durruti sont entrés dans la légende, la gloire, me souffle-t-on. »

« Oui, je sais ! Ils sont entrés dans la gloire, oui, n’empêche que je les aimerais mieux vivants sans gloire, en toute simplicité, eux qui avaient déjà accompli plus que leur devoir. »

La gloire. La légende dorée de l’anarchie avec ses héros et ses martyrs. Son drapeau noir et ses chansons qui sonnent parfois comme des clairons. Voilà des pièges que nous connaissons bien et que nous dénonçons. Elles sont profondes les fosses de la société qui amènent des révolutionnaires à mourir pour des valeurs, somme toute très bourgeoises. C’est que la gangrène de la pensée militariste est profondément ancrée dans nos esprits. Pour les banquiers et les marchands d’armes, peut importe les causes pour lesquels sont prêt à mourir les hommes : l’important est qu’ils contribuent à faire tourner le tango des tueurs des abattoirs. Qu’importe leurs idées puisqu’en crevant pour elles, ils permettent au système des exploiteurs de continuer.

Guerres nationales ou révolutionnaires, toutes ont la bénédiction des puissants car elles maintiennent l’idée de la nécessité de l’autorité dans la tête des masses. La question que l’on m’opposera est : « Mais s’il avait gagné ? » La question n’est pas bonne. Elle devrait être : pouvaient-ils triompher de cette manière ? La pensée, la plus généreuse que l’homme ait eue peut-elle se réaliser par la guerre ? Y’a-t-il un seul moment dans l’histoire où ce fut le cas ? Non, assurément non ! Toutes les guerres n’ont abouti qu’à des régressions persistantes de l’humanité. Les révolutions, quant à elles, nous ont légué d’innombrables fosses communes, où la foi dans l’avenir et en nous-mêmes a sombré. Le capitalisme, seul, triomphe et
ricane, satisfait, sur le bord de nos charniers.
La Révolution française m’opposerez-vous. Chère Révolution ! Généreuse Révolution ! Elle partit d’un coup d’esbroufe, les femmes montant des quartiers populaires pour réclamer du pain, et ne fut pas bien sanglante. La prise de la Bastille ne fit pas grand nombre de morts, et le régime s’ouvrait déjà aux négociations. La Terreur ne sauva pas la Révolution. Elle la noya dans le sang et accoucha de l’Empire, retour à la noblesse et instauration d’un État policier comme on n’en connut plus en France, excepté peut-être sous Vichy.

Mais revenons à l’Espagne. La victoire des Républicains n’aurait probablement pas mi fin à la guerre, puisqu’une autre avait déjà commencé, entre leurs différentes factions. Une révolution victorieuse aurait-elle pu stopper la machine à broyer qui ravageait l’Europe ? Comment savoir ? Probablement très isolée et, au bout du compte, ne se serait-elle pas tourné vers Staline qui n’aurait plus eu qu’à se baisser pour la récupérer ? Une chose est certaine, si la gauche républicaine avait accepté de perdre le pouvoir et de lancer un appel à la grève générale, le pays aurait été rapidement paralysé. L’UGT et la CNT étaient extrêmement puissantes. Cette action n’aurait pas manqué d’être sauvagement réprimé. La révolte des Asturies, en octobre 1934, nous le laisse supposer. Le nombre des victimes aurait-il atteint 600 000 morts ? Comment se seraient comportées les démocraties, tout particulièrement la France ? Leur lâcheté vis-à-vis de l’Allemagne laisse craindre le pire... En revanche, violences et la destruction auraient été le seul fait des militaires et de leurs complices. Les aspirations les plus généreuses n’auraient pas été entachées du sang d’innocents car, bien sûr, il y eut des crimes des deux côtés. 20 000 morts dès les deux premières semaines, hors du front ! Exécutions sommaires. Règlements de compte. Dénonciations. Et probablement tortures, viols, pillages.

Soyons réalistes ! Quand un pays tout entier sombre dans la violence, aucun camp n’évite cela, car la guerre est l’abolition de toute morale, de toute inhibition. Rappelons, à titre d’exemple, ce bataillon de pionniers des Brigades internationales, composé uniquement de soiffards et de brutes qu’il fallut continuellement envoyer au front parce qu’à l’arrière il cassait tout. Quelle paix aurait-elle pu leur suffire ? Eux qui s’ennuyaient loin de la guerre. De plus, l’or de la Banque d’Espagne, au lieu d’enrichir la France et l’URSS pour l’achat d’armes, aurait pu être employé à construire un État moderne.

« Nous n’avons pas peur des ruines ; nous portons un monde nouveau dans nos cœurs ». Quel visage un monde né des ruines peut bien avoir, si ce n’est le masque de l’horreur ? Il ne pousse rien dans les décombres excepté la réaction, la vengeance et la désillusion. Les graines des guerres futures. Et tourne la ronde. Et les marchands de mort se frottent la panse qui enfle à vue de nez. Qu’ils les aiment ces grands cimetières, sous la lune ou en plein soleil : leurs affaires y fructifient et leurs moissons sont plus généreuses que les nôtres ! Le XXe aura été un champ de ruines et nous ne finissons plus de dégager les cadavres. Nous y passerons peut-être tout le
siècle à venir. Le présent suffoque de cette odeur pestilentielle d’espoirs décomposés.

En finir avec la lutte finale
Il ne s’agit pas ici de juger des hommes et des femmes qui furent confrontés à une époque tragique et pour qui nous avons le plus grand respect. Ils firent des choix qui n’en furent pas. Pris dans la tourmente de l’Histoire, ils furent emportés en tentant de sauver l’idée qu’un autre avenir est possible. Et de cela, nous ne doutons pas. Un autre futur est toujours possible, pourvu que les grandes âmes et les cœurs purs demeurent vivants pour le bâtir.

Nous nous insurgeons simplement contre la fascination morbide pour les guerriers. Elle provient d’une éducation qu’il convient de balayer de l’esprit des humains pour pouvoir espérer voir lever ce monde nouveau que nous portons dans nos cœurs. Il ne s’agit plus de mourir sur des barricades, mais de construire, jour après jour, une vaste maison commune dont la devise pourrait être celle de Errico Malatesta : « la liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité pour but. » Nous le devons à ceux qui nous ont précédés. Ce serait leur faire injure et les trahir que de célébrer leur mort comme étant héroïque. Quelle gloire peut-il y avoir à finir dans la Légion étrangère ? Laissons ces imbécillités et leurs commémorations aux militaires et aux politiques. C’est leur vie qui fut un exemple. C’est pour elle, pour qu’elle soit meilleure, qu’ils sont tombés. Ils auraient regardé grandir les enfants dans une Espagne fraternelle, tournée vers l’avenir et devenu un phare brillant pour tous les peuples. J’ai, quand je pense à eux, une énorme boule rouge dans la gorge car j’ai, moi aussi, mal à votre Espagne.

Nous devons en finir avec l’idée d’une lutte ultime qui verrait la fin de tous nos maux et l’avènement de quoi ? La Jérusalem céleste ? Le Paradis sur terre ? Nous devons rompre avec ce phantasme qu’il existe un système parfait et unique pour tous les humains. Travailler, non à partir de ce que nous voulons, mais de ce qui est. Sans chercher à coller sur le visage de l’avenir des étiquettes préconçues et définitives, dans lesquelles ceux qui ne s’y retrouveront pas n’auront plus qu’à disparaître. Maurice Joyeux ne disait-il pas, en 1969, qu’il fallait souhaiter à une société anarchiste que des anarchistes se lèvent en son sein pour la combattre ? Et qu’il faudrait, le jour venu, aux anarchistes d’être capable de brûler aussi le drapeau noir ?

Un dur labeur nous attend pour empêcher le bruit des bottes de résonner de nouveau et précipiter notre pays dans des violences similaires à celles qui ensanglantèrent l’Espagne. Travaillons ensemble à fortifier notre courage non pas pour mourir en héros mais pour vivre et lutter en hommes libres et dignes.

Pascal Dereudre

http://unionpacifiste.org

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