ENDE GELÄNDE - occupation d’une mine de charbon en Allemagne le 5 novembre
La force de l’anonymat collectif
Article mis en ligne le 13 novembre 2017

par ANV2
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paru dans lundimatin 13 nov 2017

C’est bien connu : il faut de se lever de bonne heure pour aller au charbon.
C’est la boutade qui circulait Place de la Nation à 7h30 du matin le week-end dernier alors qu’un groupe de militants s’apprêtait à prendre le bus en direction de l’Allemagne afin de participer à la 4e édition d’Ende Gelände.
Cette action de désobéissance civile organisée par le collectif allemand du même nom rassemble des milliers d’activistes venus de toute l’Europe pour occuper une mine de charbon dont la localisation est révélée au dernier moment.

Ende Gelände, littéralement fin de terrain en allemand, c’est un grand cri d’urgence : celui de mettre un terme à l’exploitation des énergies fossiles, polluantes, nuisibles et disons-le franchement car c’est le mot : dégueulasses, dont l’exploitation en mines gigantesques parsème le Google Earth de la Rhénanie de gros carrés vides et stériles.
Habituellement réservée aux mois d’été, cette 4e occupation se déroulait cette fois-ci en novembre, profitant de la tenue de la COP23 à Bonn pour ouvrir les débats par un joli coup d’éclat et de colère face à l’évident non-respect des engagements pris par les nations pendant la COP21.
Organiser un sommet sur le climat en Rhénanie, land de l’extraction du lignite, c’est un peu comme si on décidait de tenir un forum social contre le nucléaire en France. Wait a minute… Ah oui, c’était bien le programme du week-end dernier. En novembre, à défaut d’arrêter de fumer, tu peux continuer de blaguer.

Retour dans le bus, direction l’Allemagne. La sieste matinale passée, les groupes affinitaires se constituent et les chants se répètent. Est ce qu’on a besoin de traduire notre version de Bella ciao en anglais ? Nan c’est bon, ça a déjà été fait.
A l’arrivée, la logistique déployée par Ende Gelände impressionne : nourriture, hébergement, matériel, traduction, entrainement à l’action, informations juridiques : tout est fait pour que les militants se sentent le plus en confiance possible (si tant est que ce soit, au vue de l’action, possible). Organiser une action de désobéissance civile avec plus de 3000 participants venus de toute l’Europe, le défi était de taille mais il a été relevé.
Tchèques, danois, belges, français, italiens, espagnols, allemands et néerlandais, les nationalités étaient nombreuses à se rassembler le soir sous le grand chapiteau dans lequel se déroulait la plénière d’ouverture.
Le lendemain, jour de l’action, langues et diversités seront gommées par un seul et même consensus : l’anonymat.

Marqué à la fois par une uniformité de la tenue (tout le monde en combinaison blanche) et du statut (aucun papier d’identité avec soi) le but est de former une masse compacte et uniformisée rendant tout contrôle et toute arrestation compliquée pour la police.
Dans le train qui mène à l’action, les plus motivés se font passer des tubes de glue déposée aux extrémités des doigts. Brouiller ses empreintes pour ne pas laisser de traces : voilà l’anonymat respecté jusqu’au bout des ongles.
Une fois les combis blanches enfilées, c’est en rang et par groupes affinitaires que la foule se met en route. Force collective à l’allure spectrale, les militants prennent d’abord le chemin d’une manifestation légale avant de se séparer en deux cortèges. Révélée la veille seulement afin de limiter les risques de filtrage, la direction choisie est celle de la mine de Hambach, mine de charbon à ciel ouvert d’une taille spectaculaire (80 % de la taille de Paris - pardonnez mon héliocentrisme) dont l’expansion a déjà délogée plusieurs villages alentours, et menace désormais de raser une forêt dans laquelle des militants ont installé depuis 2014 une ZAD afin de bloquer l’appétit de croissance de cette mine sans fin.

Après une marche sportive rythmée par des courses fractionnées (Close the gaps / Stick together !) ayant pour but de garder le cortège compact, les activistes arrivent enfin sur le champ de la bataille climatique.
Une quarantaine de mètres plus bas se tient en effet un paysage lunaire : la mine de Hambach, désert responsable du désastre, au milieu de laquelle se dresse tel un totem capitaliste l’excavatrice (rebaptisée accidentellement mais judicieusement par les dyslexiques dans mon genre l’esclavagiste) monstrueuse machine de plus de 60 mètres de haut, chargée de faire remonter des entrailles de la terre ses matériaux les plus nuisibles. Keep it in the ground, keep it in the ground ! Les chants répétés dans le bus résonnent et prennent face à elle leur pleine mesure.
Une fois les obstacles du terrain franchis (deux ravins à dévaler et un tapis roulant sous lequel ramper) c’est vers ce monstre d’acier que convergent les militants, répartis en deux groupes d’action.

Les masques se rabattent sur les visages, les mains s’agrippent pour former des chaines et la cadence s’accélère. En face, la police allemande, qui s’était pour l’instant contentée d’un rôle de surveillance et d’encadrement commence à se déployer en cordon entre les militants et la machine.
Instant de flottement face à ce double obstacle, l’un humain l’autre mécanique. Alors que la stratégie se discute collectivement (comment franchir le premier pour pouvoir occuper le second), la pluie se met à tomber et la police à charger.
Déboulés de nulle part dans de grands camions qu’on pensait réservés aux futures gardes à vue : des chevaux.

Monter la police pour démonter le cortège : la charge est brutale et désarçonne créant le chaos pour quelques instants.

Gardez les lignes et son calme c’est la mission des prochaines minutes.
Ça tombe bien, l’entrainement de la veille, la solidarité au sein des groupes affinitaires et le consensus non-violent de l’action maintiennent la confiance dans les rangs. Le cercle se referme et les militants tiennent bon.
Cela n’empêche pas l’encerclement progressif du groupe qui se fait peu à peu rabattre et rassembler au centre. Petits poissons venez, nous voilà tous dans une seule et même nasse, sous la brouillasse.
Pas grave. Ça aussi, on était prêts.

Après la glue, ce sont les poskas qui passent d’une main à l’autre. Gros traits noirs ou dessins tribaux, selon l’inspiration du moment et le niveau d’encre restant, les militants se griment la face, pour perturber au mieux le futur contrôle d’identité. Pendant que les tractations avec la police commencent, les couvertures de survie se déplient, ajoutant un peu de couleur à ce décor de western crépusculaire. Le crépuscule justement qui arrive et le froid avec lui. La situation stagne toujours.
Comment contrôler individuellement des centaines de personnes qui n’ont pris aucun papiers d’identité avec eux ?
Toute administration, aussi déterminée soit-elle en serait découragée d’avance. Temps et moyens, pour une fois, l’argument est de notre côté. Et c’est bien là toute la force du consensus d’action d’Ende Gelände.
Une heure plus tard, les négociations arrivent au compromis suivant : une sortie sans violence des militants qui sont emmenés un par un par la police pour être pris individuellement en photo avant d’être mis dans un bus qui les dépose par grappe une centaine de mètres plus loin. Faute d’alternatives et dans un soucis de respecter les critères de la non-violence de l’action, la proposition est acceptée.
En rang d’oignons devant les cars attendant de se faire tirer le portrait, il va être beau le trombinoscope militant, tout en cernes, boue et traces de marqueurs.

Dans les bus du retour, qui affichent sans honte le logo de l’exploitant de la mine (RWE) interrogeant par là l’impartialité de la police au vue de cette douteuse collaboration, une autre question se pose parmi les militants : que risque-t-on avec une photo ? Repensant à Grégoire Minday ou plus récemment à Antonin Bernanos, l’un reconnu à son oreille, l’autre à son caleçon, on se dit qu’on a beau s’être glué tous les doigts ce matin, le retour dangereux de la reconnaissance anthropométrique dans les procédures judiciaires ne les empêchera pas de nous la coller plus tard. On se dit également que ne rêvons pas, ce n’est pas parce que la séance photo était organisée et individuelle, que les fameux portraits n’avaient pas été tirés plus tôt. Drones et hélicos avaient en effet accompagnés toute l’action de leurs vrombissements inquisiteurs.

A la sortie de la mine, 4 km de sueur et de sentiers nocturnes plus tard, c’est de la soupe chaude et du pain frais qui attend les activistes. Une fois encore la logistique du collectif allemand impressionne. La bonne humeur revient, ramenée efficacement par un détournement du chant People Got the Power en People Need a shower. Fichés et toujours pas douchés, les militants font le bilan de leur journée au fur et à mesure que les informations sur les diverses actions menées arrivent. Au final, trois excavatrices auront été bloquées durant cette journée d’action. 1 journée de blocage et 3 machines, cela peut paraitre peu, mais quand on pense que l’impact quotidien de la mine en terme de pollution correspond à 59 allers-retour Paris/New-York, on se dit que ça valait le coup de prendre un bus jusqu’à Bonn. Non ?

Claire Dietrich




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