Anselme Bellegarrigue Michel Perreaudeau

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Anselme Bellegarrigue (1813-vers 1869) est un pionnier de l’anarchie. Jusqu’alors, on savait peu sur de ce Gersois. Il fut tour à tour journaliste, avocat, professeur, voyagea en Amérique à plusieurs reprises. Il quitta la France définitivement en 1859, invité en République de Salvador, où il fonda une faculté de droit au sein de l’université nationale.

Il est l’auteur d’un essai, Au fait, au fait !! Interprétation de l’idée démocratique, écrit à la suite des journées de février 1848, et d’une revue, L’Anarchie, Journal de l’Ordre, qui n’eut que deux numéros, en 1850. Il fut un ardent défenseur de l’individu – cinquante ans avant que Stirner soit traduit en France ! – un promoteur du municipalisme, un défenseur de la révolution sans violence.

L’article qui suit est extrait de Textes politiques de Bellegarrigue, présentation par Michel Perraudeau, à paraître aux éditions L’Âge d’Homme (Lausanne).

Contre le barricadisme révolutionnaire, pour la révolution non-violente
La révolution de Bellegarrigue est bouleversement et transformation mais elle ne porte pas le sceau du sanglant retournement, tel que l’envisagent les mercenaires de la barricade, les sicaires du coup de force, les soldats perdus du coup d’État. Dans Au fait, au fait !!, il écrit :

« Les gouvernements armés sont des autorités de secte, des administrations de parti. Les révolutions armées sont des guerres de secte, des campagnes de parti. La nation est aussi étrangère au gouvernement armé qu’à la révolution armée. » (1848, XXII)

S’il ne revendique pas la violence armée de ceux qui veulent tout changer, il combat, plus fortement encore, celle qui émane des institutions, États comme gouvernements :

« Montrez-moi un endroit où l’on s’assassine en masse et en plein vent, je vous ferai voir un gouvernement à la tête du carnage. » (1850a, I)

Peut-être songe-t-il aux journées de 1848, à celles de 1830, à bien d’autres encore, jusqu’à celles de 1793 dont ses parents lui parlèrent probablement ?

Déjà, lorsqu’il occupait le poste de rédacteur à La Civilisation, quotidien toulousain, il écrivait :
« Quand les majorités légales ne font pas leur devoir, elles deviennent complices du crime qui irrigue le pays et, par suite, elles sont enveloppées dans la colère que les majorités nationales nourrissent contre les traîtres. » (La Civilisation, 12 juin 1849)

Ces propos et quelques autres lui valent un dépôt de plainte pour provocation à l’émeute et à l’insurrection. Il commente le chef d’accusation, trois jours plus tard :
« […] celui-là serait bien fin qui découvrirait dans nos doctrines et dans notre polémique une pareille tendance. » (La Civilisation, 15 juin 1849)

Car, ajoute-t-il :
« Le droit est l’antipode de la force ; cette maxime ce n’est pas seulement au peuple c’est aussi au gouvernement qu’il faut l’enseigner. Les peuples ne sortent du droit pour passer à la force que lorsque le gouvernement leur en a donné l’exemple. » (Id.)
Bellegarrigue, dans tous ses écrits, rappelle que le peuple ne gagne aucune indépendance à s’engager dans un rapport de force, armé. Ce sont surtout la connaissance et la maîtrise de la loi ainsi que le refus de servir de caution au système, en ne participant pas aux élections, qui peuvent lui être d’une aide déterminante.

« Quand le peuple aura bien compris la position qui lui est réservée dans ces saturnales qu’il paie, quand il se sera rendu compte du rôle ignoble et stupide qu’on lui fait jouer, il saura que la révolution armée est une hérésie au point de vue des principes ; il saura que la violence est l’antipode du droit […], il fera sa révolution à lui, par la force unique du droit : la force d’inertie, le refus de concours. » (1848, XXII).

Le Gersois s’inscrit dans une tradition, celle de la non-violence, qui se retrouve chez d’autres auteurs du courant libertaire.

Pierre-Joseph Proudhon, relève dans L’Almanach de la vile multitude que la violence n’a jamais rien apporté de positif :
« C’est pour cela que nos aspirations à la liberté ont été presque toujours déçues : 1789, 1814, 1830 et 1848 sont là qui l’attestent. » (1851)

L’Américaine Voltairine de Cleyre rappelle qu’il ne faut pas confondre violence armée et action directe. Cette dernière s’oppose à l’action politique, c’est-à-dire au mode électoral, et signifie lutte active contre l’oppression :
« Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec d’autres, a pratiqué l’action directe. » (« De l’action directe », Mother Earth, 1912)

Les exemples abondent d’expressions militantes de la non-violence. Toutefois, une limite s’esquisse lorsque les circonstances l’imposent. C’est ce qu’affirme Louis Lecoin, connu pour son pacifisme et ses grèves de la faim :
« Ma non-violence, dans la société de fauves que nous subissons, n’est que théorique ; elle me conduit à souhaiter une harmonieuse cité toujours en évolution heureuse dans la douceur des rapports entre ses habitants, mais elle ne peut m’empêcher d’employer un peu de violence au besoin pour en détruire beaucoup. » (Liberté, n° 109, 1964)

Il fait écho au militant libertaire André Arru qui écrivait :
« Dans ses conclusions, la philosophie anarchiste refuse donc non seulement toute participation à des guerres de nation à nation, mais encore à toute guerre d’homme à homme, soit au moyen d’armes, soit au moyen de systèmes économiques, tout en acceptant la libération des exploités par la violence, l’assimilant au geste du condamné à mort qui tue son gardien pour tenter de fuir et par là de vivre. » (Le Libertaire, 2 décembre 1949)

Le plus souvent, la violence du révolutionnisme n’aboutit qu’à davantage de domination. André Arru note encore :
« Nous avons vu des révolutions se transformer en dictatures, d’ex-révolutionnaires prendre le pouvoir et devenir des tyrans, d’ex-victimes devenir à leur tour des bourreaux. » (La Libre Pensée des Bouches-du-Rhône, n° 49, 1981)

L’Histoire, que Bellegarrigue connaissait bien, montre que plonger la population dans un bain de sang ne résout aucun problème, au contraire, la sinistre immersion, aujourd’hui comme hier, génère haine et sentiments de vengeance, toujours plus accrus.

La révolution bellegarriguienne ne se mène pas dans la violence des barricades, cependant le Gersois sait qu’elle ne se résume pas plus à la démocratie du bulletin de vote :
« Le vote − thèse municipale à part − peut conduire le peuple à la liberté, à la souveraineté, au bien-être, absolument comme le don de tout ce qu’il possède peut conduire un homme à la fortune. Je veux dire par là que l’exercice du suffrage universel, loin d’être la garantie, n’est que la cession pure et simple de la souveraineté. » (1850a, IX)

Le vote, apparence de liberté et de bien-être, dépouille l’homme de sa souveraineté et le place en esclavage, au même titre que la violence armée. Si le vote est une conquête, elle est la plus perverse. Si le vote est un droit, il est le plus aliénant.

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