Anarchism and non-violence « Anarchisme et Non-Violence », n° 2 (octobre 1965)

, par  ANV2 , popularité : 8%

Cet article intitulé « Anarchism and Non-Violence » est extrait de la revue anglaise « Anarchist Student » d’avril 1963, et a été traduit par Paul Sempé

La non-violence n’est pas la même chose que le pacifisme. Ce dernier est contre la guerre et traite des relations internationales. Il n’affecte pas la vie dans sa totalité quoiqu’il puisse le faire comme une conséquence de la conduite individuelle. Mon but est de mettre la moralité privée et politique sur la même base, ou de m’occuper de la vie comme un tout. La politique est une forme impersonnelle et vaste des relations personnelles. Cette différence de degré est traitée par notre culture comme une différence de genre et les résultats en sont la guerre totale et les États totalitaires.

Max Weber, dans sa conférence « La politique est une vocation », donnée à Munich en 1918, classe les systèmes éthiques en deux groupes : l’« éthique de la responsabilité » et l’« éthique des buts finaux ». Ce dernier groupe implique un dédain à peu près absolu des effets immédiats de nos propres actions, pourvu qu’elles soient en accord avec la morale absolue que nous suivons, ou les buts finaux que nous recherchons. Ceci implique une décision au sujet de ce qui est « bon » et la croyance que tout est bien si seulement ce « bon » est accompli. Le premier groupe est plus compliqué. Weber acceptait la pensée dominante de son temps concernant les moyens et les fins. Il trouvait qu’il était possible de les distinguer entre eux, et ne les trouvait pas intrinsèquement reliés. Ceci lui permettait d’accepter que les « mauvais » moyens puissent être utilisés pour obtenir de « bonnes » fins. La responsabilité pour lui signifie la précision de l’effet immédiat de nos propres actions, mais aussi, et surtout, la nécessité d’être efficace sur le plan politique. Ceci implique la violence qu’il accepte comme un « mal » (nécessaire).

Voilà donc, brièvement, comment Weber a vu les différents types de politique et la manière dont elle dépend du pouvoir, et, par conséquent, de la violence. Que cela ait été vrai ou non en 1918... cela n’est pas vrai maintenant. Concevoir la guerre pour des fins politiques, à l’âge des armes nucléaires et des missiles intercontinentaux, ne peut pas être valable, que ce soit dans les termes de Weber ou dans des termes actuels. Aller de cette position de pacifisme à la conception d’une société non violente est plus difficile. L’existence des États totalitaires et la puissance grandissante de l’exécutif dans notre propre société « libre » sont des indications que l’autorité, dépendante, comme cela a toujours été le cas, de la violence, est abusée. La complexité de la vie mène les gens à abandonner volontairement leur propre responsabilité et à placer leur confiance dans l’État. L’affirmation infâme de la pensée moderne que l’État ne doit être, sous aucun prétexte, défié, montre à l’évidence que plus nous dépendons de l’État, plus il pèse sur nous.

La nécessité de s’opposer à l’État est évidente, et la nécessité d’éviter la violence à cause de ce qu’elle apporte et de son incompatibilité avec nos buts est aussi évidente. Cette opinion peut venir de la simple évidence que nous ne pouvons pas forcer les gens à être libres. La coercition n’accomplit pas nos buts, car elle amène le remplacement d’une tyrannie par une autre. Il n’y a qu’à regarder la Révolution russe de 1917 pour en voir un exemple. La haine est augmentée par la violence, rendant une solution complète impossible et ouvrant le champ à une contre-révolution.

Depuis la conférence de Weber, il y a eu des campagnes non violentes réussies qui ont eu une efficacité politique et sont restées en accord avec les buts d’une société libre. Les campagnes du satyagraha, le boycott des autobus à Montgomery, l’agitation japonaise contre le pacte de sécurité américain sont tous des exemples de campagnes effectives légales et illégales. Il y a là une force, mais elle n’est pas fondée sur la violence comme Weber pensait que cela devait être.

Weber a dit qu’un homme qui n’était pas « un enfant en politique » devait réaliser un compromis entre ces deux éthiques, mais il n’a donné aucune indication sur la façon de le faire. Il admettait aussi que les hommes disent : « Je m’en tiens à ceci. Je dois rester fidèle à ma morale » lorsqu’ils étaient sur le point de renier l’éthique de la responsabilité. Quant à savoir quand ce point était atteint, Weber non plus n’a donné aucune indication et n’a proposé aucune solution. Je maintiens que les campagnes non violentes sont une solution sur ce point. Je maintiens aussi qu’elles démontrent que les idées de Weber sont maintenant fausses. Car une combinaison de ces deux éthiques est accomplie sur toute la ligne et il n’y a plus besoin de compromis.

Quels sont les résultats possibles de cette nouvelle manière de penser la politique ? Sur le plan international, les résultats doivent être évidents pour tous ceux qui sont d’accord avec la campagne du désarmement nucléaire et désirent, comme ils le doivent, remplacer la vieille politique par une politique nouvelle et efficace. Socialement cela implique une responsabilité individuelle accrue et la cessation de l’oppression politique. L’adoption d’une politique offensive non violente de changement social serait à la fois la cause et la conséquence de ces dernières. Elle devrait être employée pour secouer le joug de l’oppression politique et supprimerait ainsi la nécessité d’une oppression politique, car l’autorité d’oppression se trouverait elle-même impuissante. Cette suppression de l’autorité politique basée sur la force amènerait la suppression des autres formes de l’oppression. Parmi celles-ci se trouve l’oppression économique qui est importante dans notre société et beaucoup moins évidente que l’oppression politique. Le licenciement de dix-sept meneurs de grève de la Ford est une exception à la règle de la modération, mais non à la règle de l’efficacité.

Ceci mène-t-il à une société anarchiste ? Ce que je veux dire par une société anarchiste n’est pas ce que la plupart des anarchistes mettent sous ce nom. Même ainsi, cela mène à une société libre et l’appellation est sans importance. Pour les raisons que j’ai soulignées ci-dessus, je considère comme nécessaire à la fois une société libre et une société non violente. Je pense avoir montré qu’il y a une solution. Je crois qu’une synthèse des idées classiques anarchistes et des idées de non-violence est nécessaire avant que la réponse ne soit donnée sous une forme plus nette que celle à laquelle je suis parvenu. Il existe, aujourd’hui, de grandes possibilités pour une philosophie politique nouvelle, dynamique et efficace, qui reste à développer.

John Whitefield