Quelle convergence ?
Publié dans le "Monde libertaire" du 29 octobre 2009.

La non-violence collective associée à l’objectivité est peut-être l’anarchisme du 21e siècle.

Article mis en ligne le 25 août 2011

par FS
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La non-violence collective associée à l’objectivité est peut-être l’anarchisme du 21e siècle.

Nous sommes dans une situation de lutte [1]. Quels comportements généraux avons-nous intérêt à développer ?

Diagnostic : la situation générale actuelle, dans la mesure où elle est caractérisée par l’accélération de certains déséquilibres écologiques, la faim, la misère, la précarité croissantes des classes les plus dominées et le progrès des régimes totalitaires (avoués ou masqués par des références à la démocratie, aux droits de l’homme, etc.), résulte principalement du maintien de la domination.

Thérapeutique proposée : NVC + O = A 21. Non, c’est pas une équation de chimie, ni une formule magique ! C’est l’expression d’une convergence possible : la non-violence collective associée à l’objectivité équivaut peut-être à l’anarchisme qui se cherche pour le 21e siècle.

Le diagnostic posé ci-dessus est fourni par l’objectivité. L’objectivité, comme comportement visant à atteindre la réalité, n’est pas une exclusivité des chercheurs professionnels ; elle est pratiquée quotidiennement par tous les êtres humains pour survivre, en même temps que pour satisfaire leurs désirs et les exigences des valeurs auxquelles ils adhèrent. Quant aux recherches systématiques, conformes aux règles générales de l’objectivité, il est capital de ne pas confondre l’objectivité avec ce qu’on appelle confusément « la science », pratique sociale hétérogène, inévitablement orientée, elle aussi, en fonction de valeurs, mais, aujourd’hui plus que jamais, en fonction de celles des dominants. Ceux-ci ont intérêt à financer des recherches sur les armes, sur les techniques de vente, de manipulation de l’opinion, de fichage général, de traitement carcéral... plus que celles des recherches dont les constats confirment l’arbitraire de toute domination (je pense notamment à la connexion entre neuroscience et sociologie réflexive). Les dominants n’ignorent pas ces derniers savoirs, mais ils ont intérêt à ne pas les diffuser. De sorte que les populations, maintenues en sous-information, continuent à croire à des affirmations métaphysiques, à « faire confiance » à des ploutocrates, dictateurs ou « représentants » démocratiquement élus.

Ainsi, il apparaît déjà que la non-violence, l’objectivité et l’anarchisme sont des comportements qui ont un point commun, « ni dieu, ni maître », puisque toute domination est une violence et que les règles de l’objectivité excluent toute pression des dominants au moment de poser des constats.

Ne pas confondre non plus la non-violence collective avec « la morale », religieuse, naturelle, rationnelle, pacifiste, pragmatiste, etc. Partons de ce qui existe. Les minoritaires de tous horizons qui ne se contentent pas de lutter légalement contre les « abus » du capitalisme, mais luttent sans attendre aucune autorisation et en évitant de recourir à la violence, sont plus nombreux, en France et dans tous les pays, que les grands médias ne le disent, plus nombreux à remonter à l’une des principales causes de la situation actuelle, le système de l’appropriation capitaliste, plus nombreux à voir dans ce système un cas particulier de domination. Dans cette perspective, les initiatives actuelles les plus diverses peuvent converger du moment qu’elles consistent à « lutter sans dominer », comme le dit l’édito du ML du 15 oct. 2009, reprenant le titre du texte d’André Bernard paru dans le ML du 8 (voir aussi le site http://anarchismenonviolence2.org). Je pense par exemple aux initiatives conjointes des Israéliens et des Palestiniens et, pour la France, aux « alternatives » décrites dans la revue Silence et dans L’anarchisme a-t-il un avenir ? (ACL, 2001). Leur point de convergence me paraît être la non-violence collective, qui, associée à l’objectivité, lutte contre toute domination en diffusant les savoirs utiles à cette lutte et en pratiquant une stratégie excluant tout moyen violent, afin de ne pas perpétuer l’interminable spirale de la violence et de la contre-violence.

Cette lutte peut être pratiquée par tous. Elle est aujourd’hui facilitée par des contacts qui se multiplient à toutes les échelles, locale, nationale et internationale.

Pronostic : réservé. Le capitalisme se fera-t-il hara-kiri ? C’est peu probable. Il peut survivre, repeint en vert, et prolonger artificiellement la moribonde « civilisation du travail » toujours au profit des dominants, grâce à ses moyens habituels (conditionnement dès l’enfance à subir et à exercer la domination, religions, violences physiques, institutionnelles, informationnelles), rendus plus efficaces par les techniques modernes de contrôle social (armes, fichage généralisé, manipulations génétiques...). Chronologiquement, ce qui est au bout de cette trajectoire, c’est pas d’abord la fin du capitalisme, mais, pour bientôt, l’écofascisme, à prétexte économique et écologique. Il y a urgence. N’attendons pas que les soldats deviennent des robots et que les populations soient parfaitement abruties. En refusant que la fin justifie les moyens, nous savons que nous prenons des risques, qu’il y aura des victimes, mais il nous semble probable que la non-violence collective fera moins de victimes que les éternels compromis de nos démocraties avec la violence (les guerres prétendues « nécessaires »).

Les anarchistes renonceront-ils, non pas aux sabotages (qui peuvent être utiles pourvu qu’ils soient clairement ciblés, et qui ne sont pas des violences, puisqu’ils ne détruisent que des objets), mais aux combats de rue avec des armes artisanales ? La non-violence collective ne fait pas d’abord appel aux dominants, mais aux dominés, dont les soldats, surtout ceux qui sont situés au bas de leur échelle hiérarchique. Les anars se souviendront-ils qu’au 19e siècle, les premiers anarchistes, tout comme les socialistes, ont d’abord voulu éviter la violence (v. Xavier Bekaert, Anarchisme, violence et non-violence, éditions du Monde libertaire, Paris et édit. Alternative libertaire, Bruxelles, 2000) ? Les croyants, de leur côté, mettront-ils leur foi entre parenthèses, comme ils font déjà de plus en plus souvent, dans leur pratique, au moins quant à certaines injonctions des institutions religieuses (interdits alimentaires ou vestimentaires, interdiction des moyens contraceptifs, exclusions à prétexte religieux, etc.) ? Ils seront à l’aise sur ce point avec le « matérialisme purement méthodologique » (c’est-à-dire sans a priori métaphysique), le seul exigé par l’objectivité. Enfin, les populations qui ont baigné jusqu’ici dans des civilisations assez différentes les unes des autres arriveront-elles à échanger utilement, c’est-à-dire non pas à se « respecter » (à sacraliser leurs différences), mais à se comprendre, aux deux sens du mot (par empathie et par analyse), donc à se débarrasser de leur commune soumission à la domination ?

C’est imprévisible (facteurs en jeu trop nombreux, et interagissants). Mais, contrairement à l’intox la plus répandue, la lutte proposée n’est pas « utopique », c’est-à-dire impossible ici dans notre monde réel. En effet, on sait assez bien aujourd’hui sur quelles structures sociales agir. Seulement, la lutte non-violente n’est pas assurée de s’étendre maintenant assez rapidement pour éviter l’issue totalitaire et ses conséquences. On n’en sait pas plus.

François Sébastianoff

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Notes :

[1Le présent texte a été publié dans le Monde libertaire du 29 octobre 2009.




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