Contre l’intox : l’objectivité.
Publié dans le "Monde libertaire" n° 1420, 22 déc. 2005.

Contre un "brouillage de crâne" puissamment organisé, et relayé par les médias, la seule arme spécifique est l’objectivité.

Article mis en ligne le 21 août 2011
dernière modification le 25 août 2011

par FS
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Contre un "brouillage de crâne" puissamment organisé, et relayé par les médias, la seule arme spécifique est l’objectivité.

1. Depuis que j’ai vu le film « Homo sapiens : une nouvelle histoire  » (Arte, samedi 29 oct. 2005, 20 h 40), je sais où habite Dieu : dans les plis du sphénoïde, un petit os à la base de notre crâne [1]. La succession de ses plis au cours du temps a commandé toutes les étapes depuis les premiers singes jusqu’à nous. Elle est déterminée par les « gènes architectes » ! Dormez sur vos deux oreilles, bonnes gens ! Plus besoin de chercher à comprendre : le Grand Horloger a tout prévu... Tout ça au nom de la paléontologie.

Que telle ou telle hypothèse darwiniste ne tienne plus la route, que telle ou telle production darwiniste grand public soit contestable (« Pauvre Lucy, séduite et abandonnée ! »), que certains chercheurs recourent aux mêmes procédés que leurs ennemis pour se faire leur place ou la conserver dans le « champ de pouvoir » scientifique, rien dans tout ça de nouveau. Mais rien non plus qui autorise Anne Dambricourt et autres chercheurs à manquer aux « règles générales de l’objectivité » (que j’ai rappelées dans le n° 13 de la revue Réfractions, automne 2004, disponible chez Publico) : manquement à la « règle 2 » par omission ou minimisation de facteurs pertinents (ici, l’adaptation à l’environnement) et à la « règle 3 » par appel à des a priori métaphysiques (ici, la logique interne, l’horloge interne, la nature, notions faciles à confondre avec le dessein de Dieu).

Ces manquements ont été heureusement dénoncés par Pierre-Henri Gouyon et Michel Morange, dans la petite plage horaire qui a suivi le film. Mais cette plage n’était pas annoncée dans les programmes : elle a été ajoutée en dernière minute. La chaîne Arte avait d’abord décidé de passer le film seul (décision regrettée par Le Monde Radio-télé des 23-24 oct. 2005 sous le titre « Un documentaire scientifique auquel il manque un débat contradictoire »). Si d’autres chercheurs n’avaient pas protesté, le film serait passé sans regard critique. Or on sait de quels courants relève ce genre d’émissions : spiritualisme à la Theilhard de Chardin, créationnisme étatsunien...

2. Même type d’intox dans bien d’autres domaines que la paléontologie. Par exemple, rappelez-vous. Tel numéro de Marianne (18 août 2003), qui tartinait 6 pages sous le titre « Religion et cerveau : on sait enfin où habite Dieu ». Sous les apparences de l’humour et de la prudence scientifiques, c’est le retour de la religion. Le chapeau de cet article n’était pas ambigu : « Des scientifiques ont découvert que notre matière grise est un formidable outil de connexion avec le divin... ». Les intertitres distinguaient déjà entre la norme (« notre cerveau est programmé pour la religiosité ») et les excès (« le fanatisme et l’intégrisme sont le résultat d’un dysfonctionnement grave des régions cérébrales profondes »). Il n’y a pas lieu d’en rire : dans cette voie, l’anarchisme aussi peut être présenté comme un « dysfonctionnement grave »... Tout ça au nom de la neurobiologie.

De la même façon, beaucoup de prétendus sociologues travaillent en réalité pour le marketing, ou directement pour le contrôle social (management, sondages d’opinion, définition des zones et des individus « à risques »...). Pire, les sources d’information sur la sociologie les plus faciles d’accès (manuels scolaires, dictionnaires, encyclopédies) sont entre les mains d’auteurs (Raymond Boudon, par exemple) qui n’ont rien contre la « sociologie » d’entreprise, qui posent que tout phénomène social est le résultat de l’agrégation d’actions individuelles (« individualisme méthodologique ») et qui sont hostiles (jusqu’au dénigrement) à toute approche montrant comment l’individu, qui n’est pas antérieur au groupe, est conditionné par lui et comment les structures de domination se maintiennent. Dormez sur vos deux oreilles, bonnes gens ! Plus besoin de chercher à comprendre : « au-delà » d’éventuels déterminismes ou hasards d’importance mineure, il y a toujours, au plus profond, la Liberté, le Libre arbitre du Sujet autocréateur, un petit dieu, quoi... Pendant ce temps-là, Michel Maffesoli, le prof de Paris V qui a donné à l’astrologue Elisabeth Teissier le titre de docteur en sociologie, vient d’être nommé au Conseil d’Administration du CNRS... Tout ça au nom de la sociologie.

Ce brouillage général des mots a bénéficié d’un climat favorable, créé par la diffusion, depuis les États-unis, de la pensée marchande auprès des intellectuels français (sur cette diffusion, voir l’article très documenté de Ronald Creagh : « “French connection”, domination et idées dominantes chez les intellectuels » , dans Réfractions n° 13). Face à ce brouillage, favorisé par les grands médias, télés, radios, éditeurs, périodiques à gros tirages (y compris Télérama et Le Monde), les publications de la sociologie critique (Bourdieu, Lahire...) ne pèsent pas lourd en volume ni en moyens financiers, pas beaucoup plus lourd que les publications de l’Association matérialiste ou que nos propres publications.

3. Pour y voir clair, nous ne pouvons pas compter sur la tradition philosophique majoritaire, qui spécule sur des concepts sans les soumettre à l’épreuve de la réalité. On sait qu’après la physique, puis la biologie, c’est maintenant la neuroscience et la science des sociétés qui abandonne l’antique giron de la philosophie. « Avant la dernière guerre mondiale [...] les doctrines vitalistes avaient droit de cité, même parmi les scientifiques. La biologie moléculaire les a réduites au néant. Il faut s’attendre à ce qu’il en soit de même pour les thèses spiritualistes et leurs divers avatars “émergentistes” » (Changeux, L’homme neuronal, 1983, p. 363-364).

Si nous souhaitons être crédibles au 21e siècle, commençons par sortir de notre ghetto intellectuel, arrêtons de nous référer au volontarisme naïf de La Boétie, à telle métaphysique de la liberté ou de la vie ou de la force, à notre sacro-sainte subjectivité, à des idées utiles à leur époque, mais dépassées, n’ouvrant que sur des débats indécidables, arbitraire contre arbitraire. Partons simplement de notre pratique quotidienne, dans laquelle l’effort d’objectivité a inévitablement sa place tout comme dans la recherche scientifique. Osons critiquer nos propres concepts. Dialoguons avec les neuroscientifiques matérialistes et les sociologues critiques, intellectuels qui sont souvent loin de partager tous nos choix de valeurs, mais qui, au moins, s’efforcent comme nous de pratiquer l’objectivité, indispensable pour une discussion féconde. Ils sont les premiers à reconnaître que les savoirs, en quelque domaine que ce soit, sont toujours provisoires, pour réserver le cas où de nouvelles hypothèses résisteraient mieux que les précédentes à l’épreuve de la réalité.

Il est urgent que les dominés nient la distinction mystificatrice entre manuels et intellectuels et se donnent les moyens d’une information critique sur cette pratique sociale hétérogène qu’on appelle « la science », afin de n’abandonner aux dominants ni les choix de valeurs qui l’orientent, ni l’objectivité, notre seule arme intellectuelle contre toute intox.

François Sébastianoff

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Notes :

[1Le présent texte a été publié dans le Monde libertaire n° 1420, 22 déc. 2005.




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