Oui à l’inné, non à l’innéisme Publié dans "le Monde libertaire" n° 1495, 22 novembre 2007.

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En affirmant, sans preuve, que nous naissons avec des prédispositions cognitives, naturelles et universelles, les innéistes font oublier les déterminismes sociaux. Cette « naturalisation » sert en général à justifier l’arbitraire des dominants.

Parmi nos moyens de lutte, il y a nos idées [1]. Important, les idées, surtout les plus générales ! Elles sont comme l’air qu’on respire : on le voit pas, et, s’il est pollué, on en crève. Nous avons donc intérêt à veiller sur la solidité de notre idéologie [2], par exemple à propos de l’inné, spécialement à propos du mythe Chomsky [3].

L’inné, c’est ce que nous sommes en naissant, la couleur de nos cheveux, etc., tout notre organisme, y compris notre cerveau, en un mot ce qui est déterminé par notre bagage génétique. Pas question de nier l’existence de l’inné, du moins une fois qu’elle a été constatée. Reste à de pas prendre pour de l’inné ce qui est acquis, c’est-à-dire notamment ce qui résulte d’échanges avec le milieu social.

Une masse de publications, scientifiques ou prétendues telles, plus impressionnantes par leur nombre que par leur qualité, se réclame du courant « innéiste », très développé aux États-Unis. Elles prétendent expliquer nos façons de penser, nos représentations, nos croyances, nos points de vue... par l’existence, dans notre cerveau, de « prédispositions » innées, qui seraient des structures cognitives universelles. Je discuterai quelques exemples, pris dans trois domaines : les langues, les croyances religieuses et les comportements relatifs à la domination.

Pour sa « grammaire générative », Chomsky est parti de l’idée que toutes les langues auraient la même structure syntaxique profonde, innée. Or « le bilan de ces travaux est assez négatif » [4]. Il s’agit seulement d’une hypothèse lourde, non confirmée par « l’épreuve de la réalité » [5] ; la présenter comme scientifiquement confirmée relève de l’imposture.

Pour expliquer comment les enfants apprennent les langues, il est plus productif de faire intervenir d’abord, tout simplement, les interactions adultes-enfants et inter-enfants, « facteurs multiples et interdépendants », principalement sociaux. D’autre part, en ce qui concerne les adultes, l’innéisme ne rend pas compte du fait que le sens même des mots peut être objet de lutte sociale. Nous en savons quelque chose avec le mot anarchie (= « le désordre » ou = « l’ordre sans la domination » ?). De même pour le sens de mots comme violence (pas le même selon qu’on est dominant ou dominé), non-violence, communication, démocratie, état, justice, liberté, etc. Bref, les langues ne sont pas des combinatoires abstraites. Cette idée de Chomsky est typiquement un fruit de « l’illusion scholastique » dénoncée par Bourdieu.

Pour rendre compte de la diffusion des diverses croyances religieuses, Pascal Boyer (La religion comme phénomène naturel, 1997 ; Et l’homme créa les dieux, 2001) pose que ces représentations sociales ont en commun d’être « séduisantes » pour l’esprit humain, doté avant sa naissance de propriétés cognitives universelles et naturelles, prédispositions indépendantes des contextes culturels dans lesquels il fonctionne. Selon Boyer, « la vie des représentations est une vie naturelle, purement cognitive, qui ne fait intervenir quasiment aucune donnée extérieure au fonctionnement du cerveau », comme le dit Bernard Lahire (L’esprit sociologique, 2005, p. 287). N’ont aucune influence sur cette vie « les rapports de force ou de domination (politiques, militaires, économiques ou culturels) entre groupes, la force et le degré d’extension des institutions ou des instruments de diffusion ou d’inculcation. Le cognitif et les représentations évoluent hors de toute configuration politique ». Notre expérience quotidienne et les acquis de la sociologie critique concernant les interactions sociales sont largement ignorés.

Et les comportements de domination, de soumission ou de révolte ? Chomsky prétend que « la contribution des sciences sur ce sujet reste très mince » (p. 35 de l’ouvrage cité à la note 3). Pour lui, il faut avant tout fonder une « théorie humanitaire » sur l’essence de la nature humaine. De cette essence il tire l’existence des « qualités fondamentales de la nature humaine » : solidarité, sympathie, créativité, raison, bon sens, etc. (optimisme américain oblige) ; il conclut même que les organisations humaines encourageant la violence sont des « pathologies graves » (p. 36), sans voir que la référence à une notion aussi arbitraire et élastique que « la nature humaine » peut justifier la « chasse aux déviants »... Le même risque est impliqué par le « programme de naturalisation » envisagé par Marc Jeannerod, qui se réfère à l’innéisme de Chomsky (dans Pour la science, nov. 2007).

Quand Foucault (p. 297 et suiv. de l’ouvrage cité à la note 3) constate que nous vivons dans une dictature de classe, quand il en démasque les « points d’appuis » (l’exploitation économique, les violences visibles, mais aussi invisibles, institutionnelles : famille, école, université, psychiatrie...), quand il rappelle que, dans la réalité, la notion de justice est revendiquée à la fois par les opprimés et par les oppresseurs, Chomsky, lui, se réfère à une « vraie » justice, fondée sur la « base absolue » des « qualités humaines fondamentales ». Avec les « prédispositions naturelles » innées, il n’a pas quitté l’arbitraire métaphysique des « essences », des « facultés », des « Valeurs » (« la » Justice, « la » Liberté, « la » Démocratie, etc.). Il tend à confondre constats et hypothèses, jugements de réalité et jugements de valeurs, point de vue descriptif et point de vue prescriptif.

Reste, en deçà de toute querelle théorique, la question pratique, majeure, incontournable : faut-il utiliser la violence pour lutter contre la domination ? Foucault n’y voyait pas d’objection quand il s’agit pour le prolétariat de prendre le pouvoir (p. 302), Chomsky se résigne à admettre des exceptions dans certaines « circonstances » (p. 303)... Pour sortir de la spirale de la violence et de la contre-violence, ni l’un ni l’autre n’envisage ce qui est peut-être la solution la plus « réaliste » : travailler à faire coïncider les moyens avec la fin, agir pour que les adultes soient de plus en plus nombreux, dans tous les pays, à changer de comportement, en particulier à éduquer leurs enfants à lutter, par la non-violence collective associée à l’objectivité, contre toute domination... Irréalisable ? Qui sait ? Il est peu probable que nous soyons « libres », même partiellement, mais nous sommes partiellement imprévisibles.

En tout cas, pour expliquer nos comportements et nos représentations, l’objectivité veut qu’au lieu de partir d’a priori sur les « prédispositions naturelles », on s’appuie sur ce que nous savons des « dispositions sociales », constatables et socialement déterminées. Comme tous les autres savoirs, ceux que fournit la sociologie critique en continuité avec la neuroscience ne sont probablement que de modestes moyens de prévision, sans portée ontologique assurée. Mais les savoirs sont notre seule arme intellectuelle pour lutter.

François SÉBASTIANOFF

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[1Le présent texte a été publié dans le Monde libertaire n° 1495, 22 novembre 2007.

[2Au sens objectif (« Ensemble d’idées propre à un groupe social »), sens relativisant, et non au sens péjoratif (« Ensemble d’idées creuses »), sens habituel dans les médias et caractéristique de ceux qui fonctionnent en mode « Y a moi et les cons ».

[3Renforcé, en dépit de quelques critiques, par Jean Bricmont et Julie Franck, Chomsky, Les Cahiers de l’Herne, 2007, et célébré par Le Monde diplomatique d’août 2007.

[4Oswald Ducrot et Jean-Marie Schaeffer, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Seuil 1995, p. 127.

[5Exigence formulée sous le nom de « règle 2 » dans : François Sébastianoff, « Les règles générales de l’objectivité ».

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