Guerre ou révolution ?

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Guerre ou révolution ?

35e chronique d’André, sur la Clé des ondes à Bordeaux, lors de l’émission radio Achaïra, le 7 avril 2011

Ce soir, pas de compte rendu de livre, pas de recension de revue, mais, tout simplement, le commentaire d’un article de Patrick Marcolini : « Espagne 1936-37, guerre ou révolution ? Comment penser la conjoncture ? », Cahiers du Groupe de recherches matérialistes (GRM), n° 1 : Penser (dans) la conjoncture, hiver 2010-2011, Toulouse, Europhilosophie Éditions.

Pour l’anecdote, quand cet article nous est parvenu − intercepté sur la Toile par quelqu’une de l’équipe de la revue Réfractions −, nous avons pensé qu’il s’agissait du texte d’un auteur marxiste. Du moins d’un auteur complètement extérieur à la galaxie libertaire. Et l’étonnement fut grand quand on en apprit un peu plus sur celui qui piétinait nos plates-bandes avec pertinence, connaissance fine des événements et, de plus, avec une certaine empathie. Alors, suspicieux, la question se posa : « D’où parle ce garçon ? »

La réponse vint vite, l’auteur était des nôtres, familier pour autant de l’analyse marxiste. L’anecdote dévoilait tout simplement notre ignorance, notre trop grande habitude du « vivre entre soi », nous les exclus des médias grand public (radio et télévision), nous les ignorés des hebdomadaires à grands tirage et des quotidiens − sinon pour nous montrer une bombe à la main −, nous les privés de parole publique, nous les éloignés des chaires universitaires.

Mais il semblerait, depuis quelque temps, que le cercle libertaire trop fermé s’élargisse à de jeunes générations issues des universités ; et qu’il faudra en tenir compte…

Bon, mais quel est l’intérêt de revenir sur des événements qui se sont déroulés il y a un peu plus de soixante-dix ans ?

Eh bien, parce que nous sommes encore nombreux à penser que l’on peut tirer de l’Histoire des leçons enrichissantes. En continuant de la fréquenter, en persistant à alimenter une discussion toujours vivante.

Ainsi, pour les uns − pour ainsi dire la plupart −, on parlera de la « guerre civile » espagnole, tandis que, pour les autres, il s’est agi, véritablement, d’une « révolution libertaire », révolution que ceux qui tiennent l’information se sont efforcés d’occulter.

Qu’en est-il ? Patrick Marcolini ouvre son texte en resituant bien les différentes parties aux prises dans l’actualité brûlante de l’époque espagnole de 1936-1937.

Choisir la guerre antifasciste, seule, fut la décision des Catalans républicains nationalistes, des socialistes et des communistes ; autrement dit, pour résumer, le camp de la République. Les anarchistes, les anarcho-syndicalistes de la CNT et le POUM (des marxistes dissidents) choisirent la révolution… mais aussi la guerre, parce que la révolution sans la guerre était promise à l’écrasement.

La guerre et la révolution, parce que la guerre seule, c’était abandonner les conquêtes ouvrières. Mais ce fut une révolution qui prit « d’emblée les allures d’une guerre », « avec des fronts et des tranchées », dans un pays coupé géographiquement en deux camps où « prévalaient des logiques d’unité opérationnelles et de commandement hiérarchique, comme dans une guerre classique ».

On oublia − mais était-il possible de faire autrement ? − que, « dans une guerre révolutionnaire, le front est partout et l’arrière nulle part ».

Puis l’auteur aborde une notion qui nous est familière, ce qu’il nomme la spécificité de l’anarchisme, « l’idée que, en politique comme ailleurs, l’unité d’un tout ne se fait pas par suppression des différences et des singularités, mais par leur multiplication et leur combinaison à l’infini ». « Nous sommes unis parce que nous sommes divisés », ainsi que le disait un militant libertaire lors d’une réunion internationale tenue à Genève en 1882.
Si Marcolini, l’auteur de l’article, connaît Marx, il n’ignore pas pour autant Proudhon qui « n’a jamais commis l’erreur de réduire la catégorie de la différence à celle de la contradiction ».

Et cette spécificité s’est pleinement épanouie dans l’anarchisme espagnol pour qui la « “socialité” est une condition première de l’humain » et n’est pas seulement un agrégat d’individus atomisés. La reconnaissance de l’individu « a fait de l’anarchisme le premier mouvement politique qui ait historiquement placé au centre de sa théorie et de sa pratique la question de la subjectivité », qualifiée de « nœud théorique ». Mais les militants du POUM ne furent pas en reste pour installer le « sujet au centre des processus historiques ».

Lors de cette petite chronique, à propos des désobéisseurs, nous avons déjà abordé ce problème de la « subjectivité ».

Guerre ou révolution, il semble que, pour Marcolini, « le registre du militaire a irrémédiablement contaminé le registre du politique », le registre de la révolution.

C’est à ce niveau que l’auteur fait entrer en scène la philosophe Simone Weil. Elle est connue des anarchistes parce qu’elle s’engagea brièvement dans la colonne Durruti, parce qu’elle est citée de façon pittoresque dans les histoires sur la guerre d’Espagne (voir la revue Témoins, à consulter sur la Toile, sur le site de La Presse anarchiste) mais, chez les anars, on en est resté, paresseusement, au fait que Simone Weil aurait condamné, sans trop savoir, légèrement, une certaine violence anarchiste (par exemple l’exécution d’un phalangiste de 15 ans).

La référence philosophique à Simone Weil, donc, est plus que rare chez nous qui ne voulons voir que son évolution ultérieure, qualifiée de mystique. Actuellement, elle est surtout mise à contribution par certains « non-violents », croyants, comme Jean-Marie Muller.

Et l’intérêt de ce texte, c’est d’élever le débat, de dépasser peut-être des considérations sentimentales ou un trop grand respect de la vie humaine par une argumentation plus politique : Simone Weil dénonce une trahison de l’idéal libertaire à cause des « nécessités » de la guerre qui « emportent les aspirations que l’on cherche à défendre ». La contrainte militaire, la contrainte policière, la contrainte au travail, les mensonges, l’arbitraire, la cruauté sont, pour elle, la rançon de cette militarisation de la révolution.

Une révolution obligée à la lutte armée ou qui fait le choix de ce « moyen » de lutte se trouve contrainte de nier ses objectifs premiers. Position de Simone Weil qui va dans la prolongation de ses Réflexions sur la guerre datant de 1933.

Marcolini écrit de ces Réflexions que « nous avons là un texte lumineux qui annonçait quatre ans à l’avance l’écueil sur lequel allait s’échouer la révolution espagnole ». L’expérience espagnole aurait apporté à Simone Weil une « dimension morale » qui pose les problèmes sur un plan éthique, « celui de l’adéquation entre la fin et les moyens ».

À noter que, à aucun moment, les mots de « non-violence » ou de « désobéissance civile » ne sont écrits par Marcolini.

Finissons avec une citation de Simone Weil tirée de ses Réflexions sur la guerre :

« Il semble qu’une révolution engagée dans une guerre n’ait le choix qu’entre succomber sous les coups meurtriers de la contre-révolution, ou se transformer elle-même en contre-révolution par le mécanisme même de la lutte militaire. Les perspectives de révolution semblent dès lors bien restreintes ; car une révolution peut-elle éviter la guerre ? C’est pourtant sur cette faible chance qu’il faut miser, ou abandonner tout espoir. »
Pour celles et ceux qui en auront le temps, nous les renvoyons à notre site : cerclelibertaireJB33, mais en tapotant sur leur clavier, ils pourront retrouver la source de ce papier.

Allez ! Bonne nuit !

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