D’une Espagne rouge et noire

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À contretemps : D’une Espagne rouge et noire

12e chronique d’André, sur la Clé des ondes à Bordeaux, lors de l’émission radio Achaïra, le 22 octobre 2009

Je veux vous présenter ce soir un livre intitulé D’une Espagne rouge et noire, entretiens avec Diego Abad de Santillán, Félix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats.

C’est aux Éditions libertaires, édité cette année, 15 euros.

Je veux donc vous parler d’un bouquin très bien fait, agréable à lire. Je parle de la forme de ce livre, qui nous change un peu d’un certain laisser-aller typographique. Bref, c’est de la belle ouvrage !

Quant au fond, absolument passionnant. Rien qui ne nous étonne quand on connaît À contretemps, le bulletin de critique bibliographique et d’histoire du mouvement libertaire. Vous savez, cette publication qui « n’a pas de prix, juste des frais »…

Eh bien, l’auteur c’est elle, si j’ose dire. Je m’explique :

Les Éditions libertaires ont décidé de consacrer une collection à
À contretemps, par thèmes, en reprenant des articles de cette discrète et excellente revue.

C’est une première livraison qui nous est proposée avec les présentations et les entretiens de quatre militants historiques de la Révolution espagnole de 1936 ; ce que d’autres nomment maintenant une « guerre civile » des partisans de Franco contre les républicains, occultant ou dénigrant − et en faisant montre d’une totale mauvaise foi − une avancée sociale libertaire jamais vue dans l’histoire.

Donc, quatre portraits offerts avec la plus grande honnêteté et aussi avec juste l’empathie nécessaire à ce genre d’exercice pour que les entretiens qui suivent prennent un caractère particulièrement émouvants, même quand on ne partage pas tous les points de vue des protagonistes. Il s’agit de :

1. Diego Abad de Santillán (1897-1983), l’organisateur, l’historien, le journaliste, le philosophe qui n’aime pas la violence, qu’il trouve même anti-anarchiste, mais qui la justifie « quand le combat l’exige » et « l’admet au nom de la contingence historique… ».

2. Félix Carrasquer (1905-1993), l’éminent pédagogue qui déserta pourtant l’école dès l’âge de 6 ans, qui pensait que la « gymnastique révolutionnaire » que prônaient certains militants relevait de l’irresponsabilité et de la « fanfaronnade ». Pour qui ignore tout du fonctionnement des collectivités, du « salaire familial », de la suppression naïve de l’argent, de la structure archaïque de la famille qui vole en éclats à ce moment, de la vie nouvelle des femmes, etc. ; et également des différentes expériences d’éducation vraiment originales, le témoignage de Félix Carrasquer et celui de sa compagne Matilde sont surprenants. Mais on regrettera de ne pas entendre plus la voix de Matilde…

3. Juan García Oliver (1902-1980), garçon de café, un habitué des prisons qui devint… ministre de la Justice. Personnage étonnant, ambivalent, contradictoire, au franc-parler, grand organisateur. Quand on lui demande comment il a pu être anarchiste et ministre, il répond :
« Dans le cas qui nous intéresse, l’anarchiste n’a aucun problème de conscience, pour la simple raison qu’il a cessé d’être anarchiste. »

4. José Peirats (1908-1989), briquetier et journaliste, puis ouvrier agricole, boulanger à l’occasion, puis historien ; le « militant exemplaire », écrit À contretemps, qui fait « un peu de tout », et qui se méfie du « professionnalisme » des braqueurs de banques, activité qui crée une « atmosphère très néfaste » dans le mouvement. Pour autant, il pratiqua à l’occasion l’explosif. Ses propos antimilitaristes sont à relever :

« Et la meilleure manière de contrecarrer une armée, ce n’est pas nécessairement d’en former une autre en face […]. Si […] tu tentes de former une armée du même type, tu perdras à tous les coups. » « Tant que le soldat a, à ses côtés, un chef qui le commande, le poids de la discipline le fait obéir, même si le soldat est anarchiste. […] Dans la camisole de force qu’est la discipline, le soldat n’est qu’une machine. S’il a une conscience, il tire avec plus ou moins de conviction mais il tire. […] Sauf à vouloir se suicider, il est très difficile pour un soldat de ne pas respecter les ordres… »

Les militants de la Confédération nationale du travail (CNT), de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), les « trentistes » scissionnistes − dont il faudrait reparler − accompagnent les acteurs de la scène historique et sociale de nos quatre héros.

La lecture, l’écoute de ces témoignages nous prend complètement. On ne juge plus. On ne prend plus partie : on devient des plus attentifs aux propos de ces survivants. La plupart des autres furent emportés dans la tourmente.

Oui, nous les anarchistes, nous n’en finirons jamais avec l’expérience espagnole ; ou plutôt nous ne devrions pas en finir : il y a là une réserve d’idées, un trésor de pratiques à remettre au jour ; il y a là la richesse immense de la galaxie libertaire : il s’agirait maintenant, pour le lecteur français, d’y aller voir de plus près et de fouiller dans tout ce qui a été systématiquement ignoré, et quelquefois gâché par nous-mêmes.
Si la porte de l’Histoire s’est refermée brutalement par la victoire du fascisme qu’on a voulu combattre avec les mêmes armes que lui − pour être finalement vaincu −, il devrait être encore possible d’y entrer par les fenêtres que nous ouvrirons.

Texte repris dans le Monde libertaire, n° 1568, 15-21 octobre 2009.

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